50ème Convention : Accueil à l’Hôtel de Ville de Strasbourg

A l’occasion de la 50ème Convention de la LICRA à Strasbourg, Roland Ries, maire de cette ville, a accueilli les militants et sympathisants de notre association. Alain Jakubowicz, président de la LICRA s’est également exprimé pour rappeler les enjeux auxquels nous devons faire face. 

 

Discours prononcé par Alain Jakubowicz  l’Hôtel de Ville de Strasbourg, 24 mars 2017

« Je mesure l’honneur qui nous est fait ce soir d’être reçus dans la maison commune des Strasbourgeois. Au nom de tous les militants de la Licra, je veux, Monsieur le Maire, vous dire ma gratitude.

La dernière fois que nous nous sommes vus, cher Roland Ries, c’était le 10 décembre 2015 dans des circonstances exceptionnelles. Le dimanche précédent, le Front National, conduit par Florian Philippot, était arrivé très largement en tête du premier tour des élections régionales, en obtenant 36% des voix. Sans hésiter, avec Philippe Rottner, représentant de la liste menée par Philippe Richert, vous avez répondu à notre appel, l’appel des Républicains,  pour faire battre l’extrême-droite.

Nous sommes parvenus à empêcher sa victoire ici, mais aussi en PACA et dans les Hauts-de-France, en formant ce que mon prédécesseur, Jean Pierre-Bloch, appelait « ce front de toutes les forces saines de la Nation, sincèrement progressistes et démocratiques ».

Un peu plus d’un an après, nous voilà donc de nouveau réunis à Strasbourg alors que la France s’apprête à choisir son Président de la République et, c’est aussi important à mes yeux, son Assemblée Nationale.

En cette période où les extrémismes s’expriment et monopolisent le débat public, tenir notre 50ème Convention dans votre ville, c’est pour nous faire entendre la voix des Lumières, celle des Républicains, celles des résistants dont le cœur a si souvent battu en Alsace.

Venir à Strasbourg, c’est faire résonner les paroles de la Marseillaise écrite par Rouget de l’Isle ici-même et qui, des siècles après sa composition, réussirent à donner à Guy Môquet le courage d’affronter ses assassins et à Marie-Claude Vaillant-Couturier celui de franchir l’entrée du camps d’Auschwitz.

Venir à Strasbourg, c’est entendre le message de Kléber, engagé dans l’armée du Rhin en 1792 pour dire au monde que la France était devenue ce pays faisant la guerre aux ennemis de la liberté.

Venir à Strasbourg, c’est refuser le fatalisme en pensant à Leclerc qui, en plein désert africain à un moment où l’Allemagne nazie triomphait, faisait le serment, qu’il honora, de « ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg ».

Venir à Strasbourg, c’est penser aux 44 enfants d’Izieu, qui, dans le camion de Klaus Barbie les emmenant vers la mort, ont entonné « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ».

Venir à Strasbourg, c’est se souvenir de Marc Bloch, républicain intégral et résistant admirable, professeur à l’Université de cette ville, dont l’œuvre historique demeure, 73 ans après son assassinat par la Gestapo, le meilleur antidote aux entreprises négationnistes.

Venir à Strasbourg, c’est rencontrer l’Europe, celle que Simone Veil célébrait dans le discours qui suivit son élection à la présidence du Parlement européen le 17 juillet 1979, en parlant d’une « Communauté fondée sur un patrimoine commun et un respect partagé des valeurs humaines fondamentales ».

Venir à Strasbourg, c’est signifier que les frontières sont des passerelles, que la nation c’est l’inverse du nationalisme et que la réconciliation l’emporte toujours sur la haine et le repli.

C’est le sens que nous avons voulu donner à cette 50ème Convention, en sortant du pré-carré hexagonal pour montrer à nos compatriotes que ce qui se jouera en France lors des élections de mai et de juin prochains se joue aussi sur le reste du continent.

Partout en Europe, l’extrême-droite a enfilé les habits du populisme. En Hongrie, en Italie, en Autriche, en Belgique, en Pologne et bien sûr en France, elle tente d’avancer masquée en se rebaptisant « patriote », « nationale », « eurosceptique », « souverainiste ».

Mais rien n’y fait : l’extrême-droite a beau avoir recours à la chirurgie esthétique, on voit les coutures. Pas facile de dissimuler sa nature. En Autriche, il a fallu beaucoup de talent à Norbert Hofer pour faire oublier les racines néonazies de son parti et les amitiés devenues gênantes qu’il a dû congédier, en toute hâte, en apparence au moins. En Italie, Beppe Grillo ne parvient pas à contenir son antisémitisme virulent et son rejet de tout ce qui n’est pas « italien ». En Grande-Bretagne, Nigel Farage, lors des dernières élections au Parlement, a fait campagne sur l’abrogation des lois antiracistes qui selon lui, entravent le développement du pays. Rien de moins. Et les affiches de UKIP, diffusées à l’occasion du référendum sur le Brexit et montrant des hordes de réfugiés à l’assaut de l’Angleterre, n’ont rien à envier à la propagande fasciste des années 30. En France, la dédiabolisation voulue par Marine Le Pen ne doit pas nous faire oublier, à l’image des dérapages récents de certains de ses élus, que le diable se cache toujours dans les détails.

Le point commun à tous ces populistes, mêmes grimés en pseudos-démocrates, c’est, on le voit, encore et toujours, la haine de l’étranger, l’enfermement identitaire et le fantasme d’une Europe monochrome, exclusivement blanche et chrétienne.

C’est aussi la volonté d’anéantir l’Europe. C’est pour nous, militants de la LICRA, un enjeu considérable que de faire vivre le rêve européen tel qu’il a germé dans l’esprit de nos pères fondateurs. Avec le recul, nous pouvons dire aujourd’hui, que l’Europe est la plus belle idée antiraciste qui ait pu voir le jour sur notre continent. C’est sans doute la raison qui explique l’acharnement avec lequel les populistes s’emploient à la détruire.

L’Europe que nous aimons, c’est cette Europe qui protège les droits fondamentaux et a permis de faire partager à 47 pays, sur les ruines de la Seconde Guerre Mondiale, un nouvel Etat de droit fondé sur les principes proclamés pour la première fois en 1789. Ceux qui, sous couvert de vouloir l’amender, l’aménager ou la rendre optionnelle veulent en réalité tuer l’idéal européen en même temps qu’affaiblir les Droits de l’Homme. Si ils devaient y parvenir, ce serait envoyer au monde le signal de notre abdication et de notre renoncement à être nous-mêmes.

Si nous devons former un vœu à la veille de l’ouverture de nos travaux, c’est de demeurer nous-mêmes, de garder le cap, de ne rien abandonner à la fièvre qui gagne le pays et de mener la bataille des mots et des valeurs.

Nous ne pouvons plus accepter de voir le Front National revendiquer l’héritage de Blum, de Jean Moulin, de Mendès France ou même du général de Gaulle alors que tout dans l’Histoire du Front National renvoie à la Collaboration, au racisme, à l’antisémitisme et à l’antigaullisme.

Nous ne pouvons plus accepter d’entendre que le FN serait devenu le parti de la défense de la laïcité alors que l’intégrisme catholique, ennemi juré de la loi de 1905, demeure le socle de l’extrême-droite.

Nous ne devons pas tolérer que Madame Le Pen prétende avoir le monopole de la Nation alors que cette idée, cette belle idée, est aux antipodes de la France étriquée, aigrie et bunkerisée qu’elle appelle de ses vœux.

De la même façon, nous ne pouvons pas accepter que l’on prétende qu’il existerait en France un racisme d’Etat qui serait la manifestation d’une nouvelle forme de domination coloniale. Nous ne sommes ni en Afrique du Sud du temps de l’apartheid ni dans l’Alabama de Rosa Parks. Nous refusons que soient organisés dans nos universités des symposiums réservés aux « racisés » et de fait interdits aux Blancs. Il n’existe pas de République à la découpe au sein de laquelle les communautés imposeraient des lois particulières fondées sur la couleur de peau, l’ethnie ou la religion.

N’ayons pas peur de nous réapproprier nos mots, nos symboles et nos valeurs : la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, la nation, le drapeau tricolore, nos figures historiques, nos morts et nos martyrs.

Nous sommes la France. Ne laissons pas les extrémistes qui l’ont trahi et continuent à la trahir chaque jour, la travestir et nous en déposséder.

Vive la République et vive la France ! »

Alain Jakubowicz, Président de la LICRA