90 ans de la LICRA : « Notre doctrine c’est la conscience, notre programme, la justice »

Lazare Rachline, cofondateur de la Ligue internationale contre les pogromes puis le la Ligue internationale contre l’antisémitisme, s’attèle en 1929 à définir “la doctrine” de l’association. Il livre les grandes lignes des buts à atteindre dans un texte probablement lu lors d’un congrès de la Ligue

Verbatim : Rapport sur l’idée centrale, la doctrine de la LICA

« Il devient de plus en plus évident qu’aucune organisation (aussi grande soit elle) ne saurait vivre et prospérer si elle n’a une doctrine claire à la base même de son programme. Nous devons donc essayer d’appuyer nos revendications sur une idée centrale. Mais avant d’en fixer les points principaux, avant de donner à ce colosse que devient la Lica une colonne vertébrale, il est bon de jeter un coup d’œil en arrière, de regarder de quelle façon en pas même deux ans la Lica est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, c’est-à-dire la plus forte association de Juifs et de non Juifs luttant contre l’Antisémitisme. (…)

Or (…) étant donné qu’il s’agit maintenant de définir une doctrine et un programme, est-ce à dire que jusqu’à présent la Lica ne soit composée formée que d’hommes s’étant groupés sans savoir pourquoi et luttant (…) à travers le brouillard ? Je ne le pense pas.

Tous les ligueurs savent que la LICA est composée d’hommes et de femmes de toutes conditions, de toutes confessions et de toutes partis opinions politiques. Nous savons tous que la Lica poursuit un but particulier et précis : la lutte contre l’antisémitisme et un but général qui n’est pas moins précis, l’établissement de la paix entre les peuples et entre les hommes.

Elle s’occupe d’abord des intérêts des Juifs, qui sont les intérêts de tous les opprimés, elle s’en occupe plus que toute autre organisation. Elle voit leurs souffrances, elle proteste contre les crimes dont ils sont les innocentes victimes, et s’il n’a pas dépendu d’elle que les pogromes cessassent, il dépendra de nous qu’ils soient de moins en moins nombreux. Nous savons donc bien ce que nous voulons, il y a de l’antisémitisme, il y a des pogromes, nous avons été et nous serons contre ces iniquités.
Mais nous préciserons pour quelles raisons, nous indiquerons dans quel esprit.

Nous ne reconnaissons pour lois humaines que celles de Justice, d’égalité, de travail obligatoire, de rétribution de chacun selon son seul mérite.
Notre doctrine c’est la conscience, notre programme c’est la reconnaissance des liens filiaux profonds de tous les hommes entre eux.
Aussi loin qu’on remonte dans les âges, on trouve des massacres et des persécutions de Juifs, est-ce qu’il doit toujours en être ainsi ? Est-ce que cette tradition sanglante doit se poursuivre éternellement ? Non, nous ne le voulons pas, nous ne le voulons plus. Les bouleversements de la guerre ont fait apparaître à vif l’ignominie des vieilles lois barbares, le sang qui a coulé sur les champs de bataille n’aura pas été versé en vain s’il réveille la conscience humaine.

Nous voulons être les preuves vivantes de cette conscience, nous voulons être les soldats de la guerre contre l’injustice et l’intolérance. Il n’est pas difficile de voir la vérité morale et fraternelle, il n’est pas impossible de la faire comprendre et adopter. Mais il faut pour cela, combattre l’ignorance et le préjugé, les traditions lourdes et tenaces dans les masses populaires non évoluées. Il faut nous construire une croyance et une foi, une religion basée sur la conscience et contrôlée par la raison.

La conscience existe puisque nous avons le sentiment de ce qui est bien ou mal, comment se fait-il donc que des hommes comme nous ne veuillent pas comprendre comme nous ? Mais c’est parce qu’aujourd’hui comme il y a cinq cents ans, un homme pris dans la foule ne compte pas, et que la masse laisse flatter honteusement ses mauvais instincts, se laisse fanatiser par le bruit et par le crime.
C’est pourquoi ce ne sont pas les hommes qui sont responsables mais les régimes, ce ne sont pas les foules mais ceux qui la dirigent.

Mais un moment viendra où les choses devront changer. A nous d’en avancer la date.
Notre idéal est beau et fort, notre idéal est juste. Il faut que nous l’ayons partout devant les yeux et surtout dans notre cœur.

Nous voulons baser notre action sur la conscience, parce que c’est la faculté humaine dont la justice est le conte nu ou le produit. Nous savons que chez l’homme, l’instinct est subordonné à la réflexion, que l’instinct s’émousse et rétrograde tandis que la réflexion s’agrandit. Nous ne pouvons pas admettre que plus il deviendra intelligent, plus l’homme manquera de conscience.

Telle est donc la fonction de la doctrine de la Lica, telle est donc la fonction de la conscience.
L’homme devenant de plus en plus intelligent doit fixer les lois de sa dignité.

S’il descend au fond de lui-même, s’il écoute Socrate qui lui recommande de se connaître lui-même, s’il écoute Confucius qui lui dit de ne rien faire aux autres ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fît, s’il s’écoute lui-même, il se considérera comme le frère de tout être humain, il sera devenu un homme. Il entre dans nos buts d’en instruire ceux qui ne veulent pas s’écouter, mais et qui sont tellement civilisés qu’ils ont oublié tout à fait l’appel de la nature.

Mais je sais aussi qu’on ne discute pas philosophie avec des brutes, qu’il y a pour nous des luttes plus âpres à mener. Nous devons le faire avec énergie, avec le courage que donne la foi dans la vérité et la conscience lucide qu’on doit posséder lorsqu’on ressent en soi l’appel de la conscience. Puisque l’antisémitisme ne se manifeste pas dans tous les pays de la même façon, nous devrons rechercher et définir les causes d’antisémitisme, les classer par ordre de danger. Les manifestations d’hostilité contre la race juive se décomposent en plusieurs parties et revêtent des caractères différents selon les pays où elles se produisent.

(…) Pour parvenir à notre but avec des moyens qui ne peuvent se définir qu’au cours des campagnes que nous entreprendrons.

Mais nous pouvons déjà nous fixer un programme d’action, quelques objectifs immédiats.
Pour ce faire, il faut dénombrer les différents effets de l’antisémitisme c’est-à-dire : le Pogrome, le numerus clausus, le numerus clausus intellectuel.

Nous devrions même envisager, les moyens médiats et immédiats qui pourront se présenter à nous, dans la lutte quotidienne que nous menons. Nous pouvons tout de suite distinguer ceux qu’il faut employer dans les pays où on empêche mes Juifs d’être des hommes comme les autres.

Pour la Roumanie et l’Allemagne ou l’antisémitisme militant est dirigé par des intellectuels, où il existe une doctrine antisémite, nous devons par des meetings et des protestations renouvelées obliger les gouvernements de ces pays à prendre des mesures d’ordre purement humain.

Nous pourrons et devrons leur dire, que leur société est à ce point civilisée corrompue, que leur sens intime est à ce point émoussé, qu’ils devrons les corriger par les lois, pour éviter des atteintes graves aux intérêts de l’espèce humaine. Nous leur rappellerons que c’est le respect de soi-même qui conditionne le respect d’autrui, et que c’est un singulier degré de civilisation que celui qui non seulement ne permet pas le respect d’autrui mais déshonore la dignité humaine en ne respectant pas soi-même dans une autre figure humaine. Nous ferons appel à tous pour défendre notre idéal en marche au Roumains de cœur, aux Allemands de cœur, nous leur demanderons de former ou de renforcer leur section de la Lica.

Nous dirons a tous : Frères, la Lica veut la paix, pour la paix, et parce que les Juifs, les hommes ne seront tranquilles que dans un monde pacifié, et que fidèle à la conscience, elle y travaille.
Elle y travaille en luttant contre les antisémites qui sont les fauteurs de guerre, contre les Hitler et les Cuza qui veulent détourner l’attention des ouvriers Allemands et Roumains, qui les excitent contre les Juifs en préparant de nouvelles tueries nat au nom d’un nationalisme périmé et assassin.
Pour la Pologne, la Hongrie, la Lituanie, où on veut nous présenter les masses, antisémites de naissance, nous rendrons responsables les gouvernants, nous les dénoncerons au monde, et puisque nous sommes en France qui est leur alliée, nous forcerons les hommes politiques français à les désavouer. Je veux finir et je me résume.

La Lica n’est pas un parti politique, elle est le parti de la conscience. Les partis qui répondent à ses conceptions existent déjà. Elle collaborera avec eux dans la mesure où ceux-ci pourront lui venir en aide dans sa lutte contre la réaction antisémite. Elle est internationale, elle ne reconnaît pas de frontières à la solidarité humaine. Elle lutte pour abolir tous les privilèges, pour faire régner l’égalité dans un esprit international.

Elle ne voit au monde, qu’un seul peuple, qu’une seule classe, celle des travailleurs.
On nous appelle révolutionnaires, nous ne nous en cachons pas. Si la révolution consiste à établir la paix l’égalité la fraternité, nous sommes révolutionnaires.

On nous accuse d’être violents.

Entendons-nous, la violence ne fait pas partie de nos arguments, mais quand on attaque des Juifs, quand on les tue, ce serait un crime que de leur recommander l’abstention. Quand on les massacre, oui nous disons aux Juifs, aux coups répondez par les coups, en légitime défense soyez violents. Juifs et non Juifs, nous les hommes et les femmes, nous déclarons (…) que nous en avons assez des massacres de Juifs pour des raisons insensées, pour des …. grossiers.

(…) Notre doctrine c’est la conscience, notre programme c’est la justice. Et c’est pourquoi nous crions au monde : hommes de conscience de tous les pays, au nom de la justice, unissez-vous. »

Source : http://lr-lelivre.com/Document/rapport-idee-doctrine-lica avec l’aimable autorisation de François Rachline.

Portrait : Lazare Rachline

Lazare Rachline est né le 25 décembre 1905 à Gorki Leninskie (Russie). En 1906, âgé de quelques mois, il arrive en France dans les bras de sa mère pour échapper aux pogroms qui déciment les Juifs. Ingénieur des Arts et Métiers, il publie dès 1927 ses premiers articles sous le nom de Lazrach et dans lesquels il dénonce l’antisémitisme. Cofondateur de la Ligue contre les pogromes puis de la LICA, il est un des piliers de l’organisation aux côtés de Bernard Lecache. En charge de “la propagande”, il est l’une des chevilles ouvrières du Droit de Vivre qu’il a contribué à fonder en 1932.

Naturalisé français en 1938, il est mobilisé en 1939 et fait prisonnier le 21 juin 1940. Après son évasion, il rejoint sa famille à Brive-la-Gaillarde et s’engage dans la Résistance. Sous les pseudonymes de “Lucien Rachet” et de “Socrate”, il s’engage dans le mouvement Libération Sud et met en place un réseau d’évacuation des aviateurs britanniques. Condamné à mort par contumace par un tribunal allemand, recherché par la Gestapo, il parvient à rejoindre Londres où le général de Gaulle lui confie la mission de restructurer les mouvements intérieurs. A la Libération, Délégué du gouvernement provisoire pour la Zone Nord, commissaire de la République, il quitte ses fonctions quand il apprend la mort de son frère Vila, fusillé par les Nazis. Industriel, cofondateur du journal Point de vue, il participe au lancement de l’Express. Militant de la LICA jusqu’à sa mort en 1968, il a joué, dans l’ombre de Bernard Lecache, un rôle essentiel et crucial dans le développement du combat antiraciste.