Chroniques du Festival d’Avignon

S’il faut courir de toute urgence voir une pièce dans le Off d’Avignon, c’est la mise en scène de O vous Frères Humains adapté d’après l’œuvre d’Albert Cohen.

Car ce texte merveilleux, porté par 3 comédiens talentueux qui en soulignent la promesse d’universalité, est comme amplifié par la mise en scène et en espace proposée par Alain Timar. L’appel à ne plus haïr que porte le récit de ce souvenir d’enfance est on ne peut plus d’actualité. Là où le rappel des humiliations subies dans l’enfance, ici la découverte de l’antisémitisme dans sa forme la plus virulente, est le prétexte qui justifie une forme de « droit de haïr » en retour, ce souvenir est le point de départ d’une méditation qui pousse Albert Cohen à nous lancer un appel : briser la chaine de la haine. Cesser de la propager ne signifie pas qu’il faille « aimer son prochain comme soi-même » car, nous rappelle-t-il avec malice, cet impératif n’a jamais empêcher les chrétiens, au sortir de la messe, de revêtir leur costume de haine et crier « Mort aux Juifs ».

Non ! Il faut juste cesser de haïr, cesser de se croire justifié dans la haine qu’on voue à l’autre, celui qui se trouve là et sur lequel on reporte toute notre misère d’exister, réelle au demeurant. C’est le sens du décor : les murs d’une chambre que les comédiens, au fur et à mesure referment et déplient jusqu’à produire une ligne de fuite et d’ouverture : comme un appel à sortir de ce ghetto de haine, enfermement à la fois subi et revendiqué.

Les trois acteurs, Paul Camus, Gilbert Laumord et Issam Rachyq-Ahrad, tous à la fois d’ici et d’ailleurs, témoignent de ce désir de l’enfant que fut Albert Cohen, petit étranger qui voulait tellement avoir le droit de rester en France, qui aimait tant la culture française, qui voulait tant être aimé et pouvoir aimer et qui se fait traiter, publiquement de « youpin ». Ce souvenir brûlant, qu’il ne relate qu’au soir de sa vie, deux ans avant de mourir, dans ce texte « O vous frères humains » est un rappel vibrant au désir de vivre, et de laisser vivre. Ensemble.

Chronique N°2 du Festival d’Avignon

Noga / Patrick Bebey
Chansonpuzzle – Musique en liberté
Tous les jours à l’Arrache-cœur à 19H30

Noga et Bebey forment un duo et un couple de scène où la musique, aux accents jazz et world, est le fil conducteur de leur dialogue : comme une conversation dans le temps et dans l’espace et dans les langues respectives qu’ils connaissent, le français, l’anglais, l’hébreu, le bassa sans doute, dans lesquelles ils se parlent et jouent d’une chanson à l’autre.

Noga fut avocate avant d’être chanteuse, elle est suisse et ses parents viennent d’Israël ; Patrick Bebey, français d’origine camerounaise, fils de Francis Bebey, auteur-compositeur précurseur de la chanson africaine, conjugue avec bonheur les musiques qui le traversent et le fondent. C’est le sens de cette rencontre pleine d’humour, de bonheur et de poésie entre ces deux-là.

Un rare talent avec lequel ils nous emmènent dans un voyage musical et linguistique : comme un morceau de bonheur qui rendrait possible, à nouveau, la rencontre entre les expériences juives et africaines, loin de toute concurrence mémorielle. En scène c’est la complicité, la joie d’être et de chanter ensemble et de nous offrir ce moment de paix et de sérénité. On en ressort chargés de leur énergie, de leur écoute réciproque et pleine d’humour… Avec une envie de les revoir, vite, et de partager ce bonheur qu’ils nous offrent.

Chronique N°3 du Festival d’Avignon

Retour sur la table ronde « Othello, figure de l’étranger » d’après Shakespeare

Jeudi 10 juillet la Licra organisait dans le cadre du festival d’Avignon une table ronde autour du personnage d’Othello d’après Shakespeare. Réécrite et réinterprétée sous la houlette de la metteuse en scène Nathalie Garraud, cette pièce de théâtre jouée pour la première fois en 1604 aborde notamment le thème de l’intégration, rendant l’œuvre plus que jamais d’actualité.

Pour évoquer ces questions, des intervenants comme Louis Georges Tin, Président du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires de France), Olivier Saccomano, adaptateur et Nathalie Garraud, metteuse en scène, se sont joint à Antoine Spire et Mano Siri. La discussion s’est ainsi portée sur la figure d’Othello, maure à la peau noire arrivé à Venise, qui s’extrait du carcan que représente sa couleur de peau en épousant Desdémone, jeune femme blanche d’origine noble.

Il a ainsi été question de la désintégration très violente d’Othello, étranger parvenu grâce à ses succès militaires qui sera bientôt déchu à une position de barbare, position qu’il finira par intérioriser et accepter. Cette évolution de destin a été également rapprochée de celle du continent africain, mythifié encore jusqu’au 16ème siècle (avec des figures emblématiques comme la reine de Saba), puis dévalorisé (voire déshumanisé) pour justifier son exploitation avec l’avènement du commerce triangulaire. De la même façon qu’on a modifié les représentations pour rendre possible la spoliation des richesses africaines, Othello a basculé vers la jalousie meurtrière pour finalement donner raison à ses détracteurs.

Ce fut aussi l’occasion d’évoquer conjointement les questions de jalousie et de racisme et d’étudier leur entremêlement. La façon dont Iago, l’ennemi d’Othello, projette sur lui fantasmes et représentations biaisées va non sans rappeler les formes actuelles de racisme et de rejet de l’autre dans lesquelles on cherche à caractériser l’autre pour accentuer sa différence et l’en rendre coupable.

Enfin, la metteuse en scène a pu faire part de réflexion scénographique sur la pièce et sur le jeu de la troupe construit comme une valse à trois au sein de laquelle l’un des trois cherche toujours à mettre en défaut les deux autres. Une mise en scène rendue possible par un dispositif en rond qui donne à cette pièce si emblématique un jour tout nouveau.