Discours de clôture de nos Universités d’Automne 2019

Par Mario Stasi, Président de la LICRA & Gabriel Attal, Secrétaire d'État auprès du ministre de l'Éducation nationale et de la Jeunesse

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Discours prononcé par Mario Stasi

« Au secours, la race revient ! » Nous avons choisi ce thème parce que nous sommes arrivés à un point où nous n’aurions jamais cru arriver il y a quelques années, à un moment de régression que nous n’aurions pas imaginer il y a dix ans encore.

Pourtant, depuis une dizaine d’années, avec une intensité croissante, nous avons vu réapparaître un langage de division. Depuis un certain temps, des mots font saigner nos oreilles universalistes. Et un mot en particulier : le mot « racisé » qui, sorti du jargon des activistes indigénistes, s’impose peu à peu, en dépit de son extrême-violence, dans le langage politique, dans le langage journalistique et bientôt dans notre langue. Le mot « racisé » n’est rien d’autre qu’une résurgence raciste qui s’abrite derrière les oripeaux de la sociologie pour assigner des groupes ethniques à une identité victimaire. Nous devons en combattre la diffusion et la prolifération dans la société. Il porte en lui la division et le rejet de l’autre. A la LICRA, nous refusons une République soumise à la découpe des revendications communautaires et de classifications dignes des pires expositions coloniales. Et comme André Breton et les surréalistes des années 30, nous refusons d’applaudir cette exposition coloniale permanente qui assigne à des citoyens un statut en fonction de la couleur de leur peau. Nous refusons que les élèves de nos écoles soient définis et désignés en fonction de critères qui violent notre Constitution et les principes les plus profonds de la République. Parce que c’est la négation même de la République et de son caractère indivisible.

Cette logique identitaire n’est en réalité que le corollaire de l’extrême-droite qui, en matière de racisme, détient évidemment l’antériorité et tous les brevets. Les indigénistes organisent des ateliers réservés aux « prétendus » racisés ? Les identitaires du Vieux-Lyon organisent des séminaires réservés aux Blancs. Les indigénistes appellent, je cite « à pendre les Blancs » ? Les identitaires d’extrême-droite appellent à des ratonnades, comme récemment, sur les quais de Saône à Lyon. Les indigénistes dessinent une société des « racisés » contre les Blancs ? L’extrême-droite lui répond par son dessein d’une société des Blancs contre les prétendus « racisés », contre les migrants. L’Enfer existerait qu’il serait tenu par les identitaires et les indigénistes, par Bouteldja et par Salvini, par les Indigènes de la République et par la droite d’Eric Zemmour, par Rockaya Diallo et par Marion Maréchal.

Nous ne pouvons nous résoudre à ce dialogue des identitaires qui s’alimentent l’un l’autre, qui organisent une société de confrontation sur le dos de l’universalisme et sur le dos de la République. Ce climat de confrontation connaît cependant une limite. Il existe un consensus entre les identitaires sur un sujet qui les réunit tous, sans vergogne : c’est l’antisémitisme. Indigénistes et extrême-droite partagent la même haine des Juifs sous couvert du même prétendu « antisionisme ». En Allemagne, comme à Halle, l’antisémitisme a voulu tuer, à Halle comme il avait tué, sur notre sol, Ilan Halimi, Sarah Halimi, Mireille Knoll et les victimes de l’Hypercasher.

Que faire face à cette fièvre identitaire qui sape les fondements de notre universalisme ? Il faut revenir aux fondamentaux et demeurer fidèles aux repérés qui ont fondé notre association. Ces repères, pour moi, ont deux visages : Martin Luther King et Joséphine Baker.

Il y a 51 ans, Martin Luther King était assassiné. Il avait 39 ans. Avec sa mort, c’est une part de la fraternité humaine qui devait s’éteindre. C’est une partie du combat pour l’égalité des droits qui était perdue, pour un temps.

Si le message de Martin Luther King résonne encore un demi-siècle après sa mort, c’est parce qu’il porte en lui un élément fondateur du combat antiraciste : cet élément, c’est l’universalisme. La force du combat pour les droits civiques tient au fait qu’il s’agissait d’un combat pour l’égalité et la justice, résumé par King lui-même quand il déclarait : « Je veux être le frère des blancs, pas leur beau-frère ». Il a mené ce combat courageusement dans un contexte particulier, celui des Etats-Unis dont le modèle social communautariste est peu propice aux élans de l’universalisme. Ses partisans réclamaient la fin du suprémacisme blanc et l’abolition d’un système politique fondé en partie sur la ségrégation, ils exigeaient d’être considérés comme des citoyens à part entière, ils défendaient l’unité biologique du genre humain. Ils ne réclamaient rien d’autre que le « droit de vivre », pour reprendre le titre du journal de la LICRA.

La mort de Martin Luther King a été aussi, il faut le dire, un coup porté à l’universalisme et le début d’une ère identitaire, marqué par une surenchère de renoncements et de dérives. On a vu émerger des faussaires qui, sous couvert d’antiracisme, réclamaient non pas d’être des citoyens à part entière mais des citoyens entièrement à part et dont la volonté de différenciation conduisait au séparatisme. C’est, pour reprendre un mot célèbre de Césaire, le début d’une « vision carcérale de l’identité », d’une identité qui enferme au lieu d’émanciper, qui sépare au lieu de réunir, qui préfère la violence à la non-violence de Luther King.

S’il revenait aujourd’hui d’entre les morts, Martin Luther King serait sans doute frappé par le désespoir devant cette Amérique de Trump qui, l’arme au poing, désigne tout ce qui n’est pas blanc comme un ennemi de la nation. Il serait sans doute désespéré d’apprendre que la police de certains États dispose, quasiment en toute impunité, d’un permis de tuer les afro-américains. Il serait sans doute accablé de savoir qu’en plein Paris, des militants prétendument antiracistes se réclament de lui et de son amie Rosa Parks pour organiser des camps d’été, des festivals et des projections de films réservés aux « racisés », pour ne pas dire interdits aux Blancs.

Joséphine Baker, si chère à notre histoire à la LICRA, résistante, ambassadrice de la lutte contre le racisme, féministe a elle aussi porté un message qui aujourd’hui nous est précieux et je vous invite à entendre ce qu’elle disait au congrès de la LICA du 13 mars 1957 : « On m’avait dit de la France : « Allez-y donc Joséphine ! Là-bas c’est un pays blanc qui ne voit pas clair. Il ne voit pas les couleurs. Et je suis moi aussi devenue myope depuis que je suis en France, car moi non plus, je ne vois plus clair. Il m’est impossible de distinguer les couleurs. Je suis Française et j’ai retrouvée toute la dignité que j’avais perdue. Alors il faut être tolérant, même si l’on entend dire « sale nègre », « sale juif », ou même « sale blanc ».

Voilà dessiné le corps de notre universalisme. Celui d’un pays, la France, qui ne voit pas les couleurs et qui regarde chaque individu pour ce qu’il est et non pas pour qu’il devrait être en fonction de critères ineptes.

Une fois que les principes ont été rappelés, il faut agir et rendre possible les conditions de cette fraternité universelle incarnée par Joséphine Baker et Martin Luther King.

La lutte contre la prolifération de la haine, des discours de haine, doit être notre obsession. Emmanuel Debono, dans l’excellent ouvrage qui vient de paraître et qu’il n’a malheureusement pas pu présenter ce matin pour des raisons indépendantes de sa volonté, a résumé en conclusion le sens de notre doctrine antiraciste au sujets du poids des mots : « « Ce sont des mots, des formules qui touchent l’épiderme et percutent le centre de l’émotion, converti en centre des fantasmes ; des mots qui empoisonnent le débat public et plongent dans l’insécurité celles et ceux qui refusent l’embrasement, sans accepter pour autant les menaces et les agressions avérées qui visent l’universalisme républicain. Et c’est un champ que laboure inlassablement la nébuleuse d’extrême droite, depuis des décennies, signe que les lois, les juges et les tribunaux n’ont jamais, quoi qu’elle en dise, stoppé la « cavalcade des mots sans âme ».

Nous avons une solution à la LICRA qui a fait l’objet du débat de ce matin. Nous proposons au législateur de changer la philosophie de notre arsenal antiraciste. Nous proposons de sortir des délits racistes et antisémites de la loi sur la presse pour en faire des délits de droit commun, des délits ordinaires, appelant de la justice une réponse aussi fermement et rapidement prononcée que pour d’autres délits. Cette proposition, vous l’avez vue, fait débat. Nous l’assumons. Nous assumons de dire qu’il y a urgence à mettre un coup d’arrêt à la prolifération de la haine raciste et antisémite, nous assumons de dire qu’en dépit de condamnations multiples, il est absolument déshonorant pour la République que des fauteurs de haine prosélytes comme Alain Soral, Dieudonné M’Bala M’Bala ou Faurisson n’aient jamais fait un seul jour de détention, sous l’effet d’une législation devenue inapplicable et impuissante à être appliquée.

La loi, c’est évidemment essentiel. C’est notre repère mais quand on applique la loi, c’est qu’il déjà trop tard, que le mal est déjà fait. Pour que nos combats réussissent auprès du plus grande nombre, il y a, cher Gabriel Attal, deux leviers essentiels : l’éducation et l’engagement. Vous avez en charge de mettre en place un outil formidable, exceptionnel et inédit qui justement réunit éducation et engagement : C’est le Service National Universel. Le Service, c’est l’engagement. National, car c’est notre cadre commun et indivisible. Universel car c’est notre horizon que nous n’atteindrons que par l’éducation.

Je veux pour conclure lancer un double appel.

Un appel à vous, nos militants. L’an prochain, le Service National Universel va être généralisé à toute la France. C’est une occasion en or, historique, d’aller à la rencontre de la jeunesse, de lui parler, de débattre, de la convaincre de la crédibilité de notre combat et de faire naître, parmi elle, une génération d’ambassadeurs de l’universalisme et de la République. Nous serons à vos côtés pour atteindre cette nouvelle frontière.

Et je veux lancer un appel à la jeunesse. Dans son message à la jeunesse, Pierre Mendès France, dont la pensée visionnaire demeure intacte, écrivait en 1955 : « L’efficacité du régime républicain, du régime de liberté, ses chances de survie et de prospérité dépendent donc des liens qu’il saura créer entre la jeunesse et lui ».  Ne regardez pas sans réagir les extrémismes, d’où qu’ils viennent, gangréner l’Europe et la France! Ne hiérarchisez pas les haines, elles violent toutes les mêmes principes et doivent être combattues avec la dernière énergie. Ne restez pas inertes devant des comportements qui écorchent les consciences ! Soyez des citoyens libres, conscients et actifs. Ne laissez pas la tyrannie identitaire empoisonner votre raison et votre liberté. Émancipez vous des tutelles et des assignations ethniques dans lesquelles on voudrait vous enfermer.  Agissez contre la banalisation de la haine quand elle croise votre route ! Rejetez le mépris du savoir, de la connaissance et de l’Histoire ! Regardez le racisme et l’antisémitisme pour ce qu’ils sont : des lèpres contaminantes qui détruisent les uns après les autres les cellules de notre corps social. Refusez que la couleur de la peau devienne l’élément principal qui détermine votre vie et votre statut social. Résistez à la tentation du repli ! Engagez-vous pour l’universalisme !

Vive la LICRA, vive la République et vive la France !

1 COMMENTAIRE

  1. L’idéologie de l’extrême droite indigéniste est une idéologie criminelle : sa mise en pratique aboutit à des crimes racistes d’une horreur absolue (massacre d’enfants à l’école Ohr-Torah de Toulouse en 2012, viol collectif d’Evry et agression de Créteil en 2014, meurtre de Sarah Halimi en 2017 etc… ).
    Il me semble donc que la dissolution des groupes indigénistes relève de la nécessité absolue. Ainsi que la dissolution d’Egalité et Réconciliation, de la LDNA…

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