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« Mohammed, la Bourgogne et la République »

publié le 13/04/2010

Le 16 mars, le Journal du Centre publiait un article intitulé « A Neuffontaines, le Front national est entré dans les moeurs » dans lequel M. Philippe Connant, maire de la commune de Neuffontaines (120 habitants), écrivait : « ... quelqu'un qui s'appelle Mohamed n'est pas un Bourguignon […] Les étrangers, il faut les occuper, et il faut en virer, ceux qui cassent tout... ».

Le 11 avril, huit conseillers municipaux démissionnaient, à la suite de quoi Alain David, membre du Bureau exécutif de la Licra et secrétaire de la section dijonnaise de l’association, écrivait l’article que nous reproduisons et que le Journal du Centre a publié le 13 avril.

En même temps, la Licra, avec l’accord du président de la Commission juridique, a donné mandat à Eric Ruther, avocat de la Licra à Dijon, pour déposer une plainte pour « provocation à la haine et discrimination raciale » auprès du procureur de la Nièvre.

Une plainte a par ailleurs été déposée par la Ligue des Droits de l'Homme le 1er avril.


« Mohammed, la Bourgogne et la République »


Donc, selon Monsieur le Maire de Neuffontaines, Mohammed ne saurait être Bourguignon. Faudrait-il alors s’appeler Connant ? Ne cédons pas à la tentation de quelques jeux de mots (même si n’importe quel psychanalyste, à coup sûr, associerait, évoquerait « l’inscription dans le signifiant »). Repoussons également la facilité d’inviter au débat certaine formule « bien de chez nous », ce dont pourtant l’audace toute frontiste de Monsieur le Maire donne bien envie (je pense, par exemple, à cette célèbre réplique des Tontons flingueurs, revus récemment sur Antenne 2 « les c…, ça ose tout, c’est à ça qu’on les reconnaît »). Non, l’affaire est  bien trop grave pour la gaudriole, même gauloise. Car, ici, un élu de la République s’est laissé aller publiquement à des paroles d’exclusion, ostracisant de la communauté – en l’occurrence d’une communauté de proximité, celle qui, dans les villages de Bourgogne et d’ailleurs, donne la dimension même du vivre ensemble – une population définie à partir de son « appartenance vraie ou supposée, à une origine, une  race, une religion etc… » : on reconnaît les formulations de la loi de juillet 72 dite « loi Pleven », dont les sanctions, je le rappelle, sont aggravées lorsque celui qui y contrevient est investi d’une fonction d’autorité. Cette référence veut dire, bien sûr, que la Licra a été saisie, que sa commission juridique réfléchit actuellement à l’opportunité d’exposer le problème devant un tribunal (ce que pour ma part je souhaite). Cependant, et en attendant que le droit se prononce, devant l’insulte je voudrais tenter malgré tout l’humanisme, essayer d’introduire quelques paroles de réflexion.

Qu’est-ce qu’être bourguignon ? « Quand je vois rougir ma trogne, je suis fier d’être bourguignon ». Y a-t-il vraiment lieu d’être fier ? Brassens le niait farouchement, évoquant  « la race des gens du terroir, des gens du cru, les imbéciles heureux qui sont nés quelque part … » : après « l’apostrophe à Mohammed » (appelons ça comme ça) de Monsieur Connant on aurait envie, seulement, de reprendre en chœur. Mais j’ai dit « humanisme ». Et puisqu’il faut évoquer notre histoire commune, remontons alors plus en arrière, à « nos ancêtres les Gaulois… ». Cette phrase, en dépit des quolibets qu’elle a engendrés (les Africains tout noirs de l’AOF, ou de l’AEF qui devaient se la farcir) est fondatrice de la République. Elle signifie, par delà son apparence caricaturale, que le terroir n’est ni une ethnie, ni une biologie, car nul de mes ancêtres, pas davantage sans doute, que ceux de M. Connant, n’a jamais été Gaulois. Mais cependant, pourtant, néanmoins, « nos ancêtres les Gaulois » : car, Républicains, notre  passé n’est que celui de notre avenir, de l’avenir que nous nous reconnaissons, et que nous souhaitons, pour le meilleur et pour le pire, vivre en commun.

Je comprends, pour ma part, que les huit élus démissionnaires du Conseil municipal de Neuffontaines l’ont entendu ainsi : c’est tout à leur honneur. Que Monsieur Connant, Philippe, quant à lui, ne reconnaisse d’avenir commun qu’avec ceux de sa sorte, est un problème. Mais c’est avant tout son problème.

Alain David
Secrétaire de la Licra de Dijon
Membre du Bureau national



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