A Nanterre, les policiers de la plateforme Pharos traquent sans relâche le racisme sur Internet, et le combat légal s’organise dans l’Union européenne. Avec ses lenteurs et parfois le sentiment de labourer la mer. Face à l’inertie de certains Etats, d’aucuns rêvent de faire appel aux hackers.

Le salopard avait fait fort. Sur la toile, son message était intitulé : comment tuer les Blancs ? Ni plus ni moins. Une bonne page de délire, dégoulinante de haine. Tout y était passé en revue, de l’utilisation de la bombe atomique à l’emploi des armes de destruction massive. Dans un accès de lucidité, le raciste avait quand même pris conscience que toutes celles-ci n’étaient guère accessibles au commun des mortels. En conséquence, il conseillait aux hommes et aux femmes de couleur qui voulaient en finir avec la race blanche d’employer simplement ce qu’ils avaient sous la main. A condition de tuer une dizaine de personnes chacun, le coup était jouable.
A Nanterre, Adeline Champagnat, commissaire de police adjoint au chef de l’Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication (OCLCTIC), commente : « Dans ce cas-là, il n’y avait pas photo. L’appel au meurtre était caractérisé. Nous sommes donc intervenus. » Les enquêteurs jouent sur le velours. « Il était vraiment très con. Il avait signé sous son vrai nom », se souvient Champagnat, qui ne rigole plus vraiment quand son équipe découvre, juste en surfant sur le net, que notre homme a passé deux petites annonces pour rechercher un Beretta et un fusil à pompe. Pour compléter le tableau, il possède un petit e-commerce de shit à 20 euros l’unité, et il s’est inscrit sur un site de rencontres, où il a mis sa photo. Petite pointe d’humour involontaire dans ce tableau noir comme la poix : sous la rubrique « origine », il a coché Européen. Alerté par Champagnat, le service de police le plus proche n’a donc eu aucun mal à l’arrêter. En octobre 2009, il a été condamné par le tribunal de Bobigny à des travaux d’intérêt général.
En 2010, Pharos – comprenez Plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements – a traité 8 125 signalements de messages, de commentaires ou de sites haineux et racistes. Mais le racisme sur le net n’est qu’une toute petite partie (environ 10 %) du travail de surveillance du net. Le gros des signalements (80 000 au total, l’année dernière) concerne les escroqueries sur la toile (57 %), suivies par les atteintes aux mineurs. Pourtant, les recours à Pharos visant des actes racistes ont explosé : en 2009, ils ne représentaient que 4 % des signalements. Adeline Champagnat analyse : « Nous sommes en présence d’une double évolution.Il y a certainement une augmentation des manifestations racistes sur Internet, mais les internautes y sont également beaucoup plus sensibles. »
Pharos a été créée en janvier 2009. Il s’agissait avant tout d’harmoniser l’intervention des services de police. D’éviter les doublons et les pertes de temps. Ainsi, il y a encore peu de temps, un blog raciste pouvait très bien être dénoncé par un simple citoyen au commissariat de Lille, tandis qu’un responsable policier, à Marseille, décidait, lui, de déclencher une enquête sur ce même blog. Tout cela pour découvrir que le plumitif haineux vivait à Rouen. Aujourd’hui, les signalements arrivent tous au 96, rue des Trois-Fontanot, à Nanterre. Ils proviennent d’internautes à titre individuel, de partenaires privilégiés (comme la Licra, mais aussi bien SkyBlog, Facebook ou l’Association des fournisseurs d’accès) traités en priorité, et des services de l’Etat.
Les sites racistes sont la partie émergée de l’iceberg. Les propos qui incitent à la haine et à la violence forment l’essentiel du travail des quatorze membres de Pharos. D’autant que le boom des forums et des réseaux sociaux n’a rien arrangé. Ainsi, sur Facebook, ce mur qui invitait à égorger les Arabes et pas les moutons. Ainsi, sur U-Tube, cette histoire – vraie ou fausse – relatant comment des Français, pour d’obscures raisons, avaient arraché le voile d’une musulmane, et appelant à la vengeance.
Mais, dans tous les cas de figure, la procédure est la même : tout d’abord constater si l’objet du signalement existe encore, puis vérifier la nature de l’infraction, faire une copie écran et rechercher sur le net tout ce qui peut permettre d’enrichir le dossier, avant d’ouvrir une enquête préliminaire en saisissant le service le plus compétent. Les enquêtes de Pharos durent de un jour à un mois. Le grand maximum est quatre mois. Les atteintes à la personne et aux mineurs priment : « A partir du moment où il y a un danger physique, cela devient notre priorité », explique Adeline Champagnat, qui s’intéresse d’abord aux sites en français (en France mais aussi en Belgique), et se contente de signaler les horreurs écrites en allemand, par exemple, aux autorités allemandes compétentes. Au-delà des barrières linguistiques, certaines photos ou certaines vidéos parlent d’elles-mêmes.
En Europe, tout un système de coopération internationale entre services de police a été mis en place depuis quelques années. Efficace et rapide, selon Champagnat. D’autant que les hébergeurs – en France ou ailleurs – ne font pas de grande difficulté pour accéder aux demandes de blocage. Celui-ci sera complété en 2012 par la construction d’une plateforme européenne du style Pharos, qui centralisera tous les signalements venant des polices de la Communauté ou de pays étrangers. Celle-ci aura notamment vocation à s’occuper de tous les sites dénoncés au niveau européen. Mais si tout se passe – à peu près – bien en Europe et avec certains pays, comme l’Inde ou les pays africains, la Russie et l’Amérique du Sud posent quelques problèmes, notamment le Costa Rica ou le Venezuela. Les demandes d’intervention aux Etats-Unis se heurtent, elles, au 1er amendement de la Constitution américaine relative à la liberté d’expression.
Grave question : en cette période de crise, Pharos ne verra-t-elle pas ses ambitions limitées par l’Etat, soucieux de tailler dans ses budgets et ses troupes ? « Notre service est un des rares à avoir augmenté ses effectifs », plaide Champagnat, qui a bien conscience de livrer un combat sans fin.
Alors, quand elle n’arrive pas à bloquer un site particulièrement nocif, notre responsable policière ne rêve-t-elle pas que les hackers, bandeau noir sur l’œil et algorythmes dans la cartouchière, prennent la relève ? Elle ne serait pas la seule. Accablés par l’impossibilité de nettoyer légalement le net une fois pour toutes, certains responsables et militants d’organisations antiraciste, pourtant soucieux de démocratie et épris de légalité, souhaitent, en secret ou pas, que les pirates curent les égouts d’Internet. Outre-Rhin, selon « Der Spiegel », Otto Schily, le ministre allemand de l’Intérieur, a, lui, envisagé de faire appel ouvertement aux activistes du net pour démolir les sites néo-nazis hébergés hors d’Allemagne. En constituant une force d’intervention rapide.
Les pirates du net ne l’ont pas attendu. Les raids se sont multipliés depuis 2009. Ainsi, outre-Atlantique, lassés de l’inertie des pouvoirs politiques américains envers les sites d’extrême droite, un groupe de hackers a cassé le site néo-nazi Stormfront. D’autres se sont attaqués à des groupes fascistes comme Blood&Honour, Vinlanders Social Club ou the Empire Knights du Ku-Klux Klan. Les hackers s’en sont aussi pris au site de l’historien révisionniste britannique David Irving. En France, les hackers ont massacré le site et le blog F. Desouche. En mai dernier, en France, un hacker a ainsi forcé le site du Front national, reconstruit sa page d’accueil et publié sur le web le nom et les adresses de responsables régionaux. Une opération entachée de doutes – les noms et les adresses étaient déjà accessibles – et condamnée par les Anonymes France, membres du groupe de hackers internationaux Anonymous. « Le FN est un parti officiel, et nous ne forcerons jamais son site. Nous préférons appeler à la sanction de ses idées par les urnes », explique au « Droit de vivre » Frantz Lefrançois-Baillard, alias Victor Charlie, le porte-parole du groupe.
« Diabolik » écrit sur son t-shirt, Victor Charlie avance aujourd’hui à visage découvert. Normal, Lefrançois-Baillard est aujourd’hui traîné devant les tribunaux par la scientologie, qui demeure le grand combat des Anonymes. Pour le reste, les Anonymes font une distinction – très 1er amendement américain – entre la liberté d’expression et la nocivité réelle. Pas question ainsi pour eux de s’attaquer à Riposte Laïque. Pour autant, les Anonymes ne s’interdisent rien. Victor Charlie commente : « Nous étudions de près les sites néo-nazis, et nous avons de l’artillerie lourde. » Uniquement en France, le groupe qui se forme au gré des objectifs peut aligner une centaine de compagnons de route. Les grandes techniques sont l’envoi de pages totalement noires qui flinguent les fax et l’implosion des sites sous une avalanche de requêtes impossibles à toutes satisfaire (DOS, Denial of Services). Le logiciel d’attaque, vendu sur Internet, s’appelle Loïc, mais les Anonymes planchent aujourd’hui sur un remplaçant beaucoup plus puissant. En mai dernier, ils ont fait exploser une demi-douzaine de sites néo-nazis allemands, comme RockNord ou Wolfsfront.
Marc Knobel est catégorique : « Les hackers ne servent à rien. S’ils servaient à quelque chose, les sites d’extrême droite auraient disparu depuis longtemps. » Et de conclure : « La seule chose qui puisse servir est la procédure. Rien ne remplace la loi. » A Nanterre, Adeline Champagnat rappelle que « les sites racistes sont illégaux mais l’intrusion, elle aussi, est illégale ». Oui mais… Hacker vaillant, rien d’impossible.
Georges Dupuy