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Le bonheur à la Licra ?

publié le 20/12/2011

Avant de rejoindre la Licra, j’ai milité dans nombre d’organisations de gauche et d’extrême gauche. J’ai pendant plus de dix ans participé à la direction nationale de la Ligue des droits de l’homme, que j’ai quittée ulcéré par le silence gardé sur les dérapages occasionnés par un soutien acritique à certaines forces extrémistes organisées censées représenter l’une des voix autorisées des quartiers défavorisés.

Qui ne garde pas en mémoire ces manifestations d’hostilité à la politique de l’Etat d’Israël défilant en plein Paris, dans lesquelles quelques excités criaient « Mort aux juifs », slogan qu’on n’avait plus entendu depuis la Shoah ? Les ligueurs s’en démarquèrent, mais à petit bruit. Il s’agissait de ne pas se désolidariser des populations d’origine étrangère, dont la misère faisait automatiquement des alliés dans le combat des petits contre les gros.

Quand j’ai approché Alain Jakubowicz, dont j’avais admiré la finesse et la combativité dans les procès Barbie et Papon, il m’a vite proposé de travailler pour le « Droit de vivre ».
 
J’ai beaucoup hésité, marqué que j’étais par l’image de la Licra que son président précédent avait durablement engagé en étant membre et élu européen apparenté UMP. Il m’a fallu des mois pour découvrir qu’il avait su laisser fonctionner à de hauts postes de responsabilités des militants qui n’avaient pas sa sensibilité. Qu’il en soit ici remercié. Mais dans notre société du spectacle, l’image est tenace, et nombre d’intellectuels que j’aime et admire, auprès desquels je continue à travailler, me renvoient régulièrement cette image de la Licra : une association qui s’inscrit dans la nuée de ceux qui tournent autour du pouvoir sarkoziste et qui - légitimement sensible à la moindre agression antisémite - répugne à s’engager aux côtés des Maghrébins, des Africains et des Arabes, qui sont aujourd’hui massivement les déshérités de notre France. Après deux ans d’action et de partage des combats de la Licra, je peux leur dire qu’ils font fausse route, mais là n’est pas l’essentiel. Un examen sérieux et honnête de notre association devrait les faire bouger.
 
Mais mon expérience est autre. C’est la première fois dans mon existence militante que je participe d’une organisation où les points de vue politiques sont aussi divers. En général, on est entre convaincus, et surtout on partage à peu près les mêmes prises de position politiques. On frotte entre soi les arguments, mais un certain mépris se partage pour ceux qui ne « comprennent pas » et sont dans le camp adverse.
 
A la Licra j’ai donc découvert des militants d’origines idéologiques différentes, de positionnements politiques divers. Ils sont le reflet, plus exact que dans toute autre association, de la diversité des sensibilités républicaines. Tous convaincus de la nécessité du combat antiraciste, progressivement persuadés que le concept de race humaine ne recouvre plus aucune réalité scientifique, ils sont prêts à refuser l’obsession des origines pour apprécier les êtres en fonction de ce qu’ils font de leur vie et non pas de leur identité prétendument ethnique ou religieuse. Mais leurs positionnements politiques recouvrent tout l’arc de l’éventail républicain. Combien précieux est l’échange d’arguments entre militants issus de milieux sociaux différents, de sensibilité politique parfois éloignée ! Quel plaisir pour un homme de gauche que de se confronter, dans la sincérité et la rationalité d’un débat, avec un homme de droite qui, comme vous, s’inscrit dans le combat antiraciste en acceptant l’idée que chacun d’entre nous peut, à un moment ou un autre, succomber à ses pulsions racistes C’est notre culture, notre apprentissage civilisationnel qui nous apprend à l’un et à l’autre à repousser ces pulsions. Quel bonheur d’apprendre un élément de réalité auprès d’un interlocuteur qui a autant de chances que vous de vous convaincre parce que ne pèse pas sur lui l’étiquette infamante d’adversaire politique. Ainsi la véritable discussion au sein de la Licra devient-elle ouverte, enrichissante et utile. On peut convaincre quelqu’un qui n’a pas notre histoire politique, mais aussi apprendre de lui à se défaire d’idées dogmatiques qu’on ne pensait plus à interroger. Quel meilleur lieu que le « Droit de vivre » pour ce faire ! D’où ma détermination à développer notre journal comme un espace ambitieux d’échanges ouverts autour de la pensée et de l’action de ceux qui combattent racisme et antisémitisme.
 
N’allez pas penser que ma réflexion est celle d’un naïf qui sera vite échaudé. Je vois déjà poindre ce qui m’a toujours rebuté dans les organisations militantes, à la Licra comme ailleurs. Comme partout, si l’égalité est proclamée, certains d’entre nous sont plus égaux que d’autres. J’ai déjà vu, là comme ailleurs, la mauvaise foi s’exprimer pour contester la direction, et certains responsables abuser de leur autorité pour jouir d’un pouvoir bien dérisoire. Mais c’est bien là le lot de toute organisation humaine. Aujourd’hui, mon espérance reste grande car elle s’appuie sur la diversité et la richesse des militants de notre association.
Antoine Spire


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