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Les origines de la LICRA

publié le 11/04/2008

Les origines de la LicraPar essence, un historien « révise » l'Histoire. Souvent pour le meilleur, parfois pour le pire, la LICRA est bien placée pour le savoir. Eclairer certaines zones d'ombres du passé, actualiser de ce fait certains dossiers, certaines données, est l’un des objectifs de la Commission Mémoire, Histoire et Droits de l’Homme (MHDH), que je préside depuis 2005.

L’historiographie avance ; il est essentiel pour la LICRA de mettre à disposition de ses militants des informations fiables et objectives pour les aider dans leur travail de terrain. «  La LICRA et ses origines » est une question qui n’avait plus été étudiée depuis longtemps.

L’affaire Petlioura en 2006 l’a remise au goût du jour, soulevant certaines interrogations. Il n’est bien entendu pas question ici de remettre en cause l’existence de notre association. La LICRA et son ancêtre la LICA n’ont été pas fondées contre Simon Petlioura, mais bien pour dénoncer et lutter contre les pogroms fomentés à la fin du XIXème et au début XXème siècle, qui ensanglantaient l’Europe de l’est à cette époque. Néanmoins, s’interroger sur les détails de sa genèse, revenir sur un fait historique comme le procès Schwartzbard, sont des démarches à la fois responsables, saines et naturelles, pour la « vieille dame », comme certains s’amusent à surnommer affectueusement et respectueusement la LICRA, qui a fêté ses 80 ans cette année.

Que s’est-il passé en 2006 ?

Le 25 mai 2006, malgré de vives protestations, la LICRA n’a pu empêcher le déroulement à Paris, sous l’Arc de Triomphe, de la cérémonie organisée à la mémoire de l’Ataman Petlioura, responsable de pogroms qui firent des milliers de morts en Ukraine au début du XXème siècle.

La LICRA et ses militants avaient manifesté ce jour-là sur l’avenue des Champs Elysées leur désapprobation, tenus à bonne distance de cette cérémonie par les forces de l’ordre. Notre président Patrick Gaubert s’était ému publiquement de cette commémoration dans une tribune parue dans le journal Le Monde quelques jours plus tard.

Suite à cette mobilisation, la LICRA a alors reçu plusieurs courriers, du Comité Représentatif de la Communauté Ukrainienne en France et de l’Ambassade d’Ukraine en France notamment, se disant scandalisés par l’image que la LICRA avait donnée de Petlioura.
La question est donc : « Qui est Simon Petlioura ? ».

Pour les autorités ukrainiennes, l’Ataman (général en chef) Petlioura est un héros.
Pour la LICRA, c’est un assassin.

Ce haut gradé fut l’un des chefs d’une éphémère république d’Ukraine qu’il défendit contre tous les envahisseurs possibles dans la région. A la même époque – un hasard ? -, des centaines de milliers de juifs sont massacrés dans ce qui restera l’un des plus sanglants pogroms du XXème siècle. A la baguette : Simon Petlioura. Après bien des péripéties,Petlioura trouva refuge à Paris en 1924. Deux ans plus tard, il est abattu de plusieurs balles en pleine rue par un jeune horloger juif ukrainien naturalisé français, Samuel Schwartzbard.

Arrêté, le jeune homme avouera spontanément qu’il a voulu, par son geste, venger les siens victimes des massacres des massacres organisés en Ukraine. Le procès, qui commence l’année suivante, aura un énorme retentissement et se transforme très vite en « procès des pogroms ». Finalement, grâce en partie au talent de Me Henry Torrès, Schwartzbard est acquitté. Dans la salle, se trouve un jeune journaliste du nom de Bernard Lecache qui crée, pour soutenir l’accusé, la « ligue contre les pogroms » qui devient quelques temps plus tard, la Ligue internationale contre l’Antisémitisme (LICA, puis LICRA). Ainsi, en quelque sorte, l’assassinat de Simon Petlioura est un des éléments, de la naissance de la LICRA.

Après la chute du mur de Berlin en 1989, l’Europe de l’est se réveille et se cherche maladroitement une Histoire, en ressortant de la naphtaline ses nationalismes d’antan, ses héros de l’indépendance. A des fins de pures politiques politiciennes. Car il s’agissait de renouer avec un passé qui avait été interrompu par la chape de béton soviétique. Voilà comment depuis 10 ans Simon Petlioura est remis sur le devant de la scène par les autorités ukrainiennes, comme en témoigne cette abjecte commémoration et les correspondances qui ont suivi.

Ces événements ont eu le mérite au sein de notre association d’actualiser le travail sur les origines de la LICRA. La commission MHDH a débattu à bâton rompu, lors de plusieurs réunions, des éléments contestataires apportés par le Comité Représentatif de la Communauté Ukrainienne de France et l’Ambassade d’Ukraine en France : le rôle de Petlioura, le personnage de Schwartzbard, le contexte international de l’époque, etc.

Compte tenu des sources et archives parfois limitées sur le sujet, j’ai personnellement souhaité que la commission fasse appel à des historiens spécialistes de cette question et de cette trouble époque de l’entre-deux-guerres.

Depuis plusieurs années, Emmanuel Debono mène avec pertinence un travail historique de qualité, notamment sur la LICA. Il nous livre dans l’article ci-après des éléments passionnants, parfois méconnus sur la naissance de notre association. Ses recherches universitaires contribuent à faire vivre la mémoire de la LICRA. Qu’il en soit remercié.

Sabrina Goldman, avocate au Barreau de Paris, membre de la Commission MHDH, nous livre également  sous son œil avisé de juriste, quelques nouvelles clefs du procès de Samuel Schwartzbard.
Mieux savoir d’où l’on vient est essentiel pour savoir où l’on va…

Philippe Benassaya
Président de la Commission Mémoire

 

Les origines de la LICRA

Par Emmanuel Debono

Professeur d'histoire-géographie, Emmanuel Debono prépare actuellement un doctorat sur la Ligue internationale contre l'antisémitisme (1927-1940), sous la direction de Serge Berstein, à l'Institut d'études politiques de Paris.

Il n’est guère étonnant de constater que certains détracteurs de l’actuelle LICRA appartenant à l’extrême droite reprennent à leur compte les attaques fantasmagoriques de leurs aînés des années 1930, voulant absolument voir dans la première organisation antiraciste française l’émanation d’un complot judéo-bolchevique, et en son président fondateur, Bernard Lecache1, un agent étranger appointé par Moscou.

La LICRA n’a jamais fait mystère de ses origines. Le soutien apporté en 1927 à l’assassin juif d’un dirigeant ukrainien réfugié à Paris, qui se serait rendu coupable de massacres antijuifs, par un certain nombre de personnalités, constitue l’événement fondateur et, pourrait-on dire, inspirateur – en sa dimension justicière – de son combat. La thèse d’un crime politique commandité par le régime soviétique trouva à l’époque, comme elle trouve aujourd’hui encore en certains milieux, à s’opposer à cette version officielle, jetant l’opprobre sur la Ligue internationale contre les pogromes, née à la suite du procès de l’assassin Schwartzbard, et sur l’organisation qui lui succéda en 1929, la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA)2. Comme souvent, les amalgames malveillants ne se constituent pas ex-nihilo : ils entretiennent un lien, fut-il ténu, à la réalité qui permet à l’agression de porter, à la manière d’une caricature qui force et déforme certains traits d’un visage, mais conserve malgré tout un rapport à la vérité. A l’encontre de cette dérive idéologique, nous proposons donc par cet article une mise au point sur les origines d’une organisation qui fête en 2007 ses quatre-vingt années d’existence.

Dans l’histoire de la lutte contre l’antisémitisme et le racisme, la LICA ne constitue pas la première organisation visant à affirmer sa solidarité vis-à-vis des Juifs persécutés, à mettre en œuvre des moyens pour leur venir en aide et à prôner le rapprochement des « races ». On ne saurait oublier, par exemple, le mobile premier de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, fondée en 1898 à l’occasion de l’Affaire Dreyfus. Pour autant, la Ligue allait bien vite faire de l’antisémitisme une question parmi d’autres dans un combat plus large pour les droits du citoyen...

Retrouvez en pdf le dossier d'Emmanuel Debono.

Discours de Mlle Sabrina Goldman, Deuxième Secrétaire de la Conférence  -

1927 : le procès Schwartzbard

Depuis plusieurs mois, la commission Mémoire, Histoire et Droits de l’Homme (MHDH) s’attache à offrir aux militants de l’association des informations neuves et fiables à ce sujet.

Ainsi, après le travail fouillé d’Emmanuel Debono sur la LICA, c’est au tour de Sabrina Goldman, avocate, militante de l’association, membre de la Commission MHDH, de nous faire emprunter les couloirs du temps, et de marquer un arrêt en l’an 1926, dans un Paris qu’elle nous décrit « folle ! frivole ! que les moins de 80 ans ne peuvent pas connaître... »

Son intervention plante la scène rue Racine au beau milieu d’un assassinat, celui de l’Ataman Petlioura, puis au cœur d’un procès, celui de Samuel Schwartzbard.

La jeune avocate nous dépeint avec talent et virtuosité, tour à tour, un paisible retraité flatté, un jeune horloger déterminé, un pénaliste brillant et perspicace, un colonel fanatique et cruel, des témoins renommés et engagés … tous acteurs d’un incroyable scénario, tous contemporains d’un procès historique.

« Condamner la victime pour acquitter l’accusé », ne serait-ce pas là la clef ? La victime n’est pas toujours du côté où on l’imagine…

Retrouvez en pdf le discours de Mlle Goldman.

 

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