Le printemps arabe, un hiver pour les noirs africains ?

publié le 22/09/2011

Depuis plusieurs mois, nous avons pu assister à des assassinats de noirs africains présentés comme des mercenaires. Ces atrocités épouvantables ne renvoient pourtant pas à la seule situation de guerre et ne sauraient, de ce fait, être considérées comme une parenthèse qui se refermera d’elle-même. Par le passé déjà, des massacres de noirs africains ont eu lieu en Libye. Il n’était alors pourtant pas question de mercenaires.

En septembre et octobre 2000, des pogroms contre les travailleurs immigrants furent perpétrés en Libye et 130 à 500 Africains sub-sahariens furent tués à Zawiya, lynchés dans des conditions particulièrement atroces puisque certains d’entre eux furent attachés et trainés derrière des voitures jusqu’à ce que mort s’en suive. D’autres furent arrêtés à Tripoli et déportés dans le désert. Pour fuir la persécution, des milliers de travailleurs venus du Niger, du Mali, du Nigeria et du Ghana, du Tchad et du Soudan, s’enfuirent vers le sud de la Libye. Nombreux sont ceux qui furent arrêtés sur les routes du Sahara par le régime de Kadhafi et transportés dans des camps militaires libyens et des prisons à Janzoura, en banlieue de Tripoli, à Sabha, à Aghate où ils furent maltraités. D’après certains observateurs refugiés en France, beaucoup y seraient toujours injustement détenus.

Nous ne pouvons accepter qu’une partie de la population du fait de sa couleur de peau et de sa nationalité voie s’abattre sur elle la violence des persécutions.
 
Le Conseil National de Transition, nouvelle autorité légitime de la Libye, a un devoir de protection vis-à-vis de toutes les personnes qui évoluent sur son territoire, quel que soit leur statut.
Porteur d’un espoir immense pour les Libyens comme pour tous les démocrates engagés dans le Printemps arabe et leurs soutiens, il doit marquer très clairement et sans délai une rupture radicale avec les errements de l’ère funeste de Khadafi.
 
La mise en place d’une démocratie ne peut s’enraciner sans la pleine prise en considération des exigences d’un Etat de droit respectueux de l’intégrité de chacun, en particulier des plus fragiles car victimes de racisme et de xénophobie.
Le monde entier est suspendu aux premiers choix du CNT, et ses premières décisions, à la charge symbolique forte, doivent augurer les bases d’un réel système démocratique.
 
Celui-ci ne peut prendre corps et s’enraciner que par l’acceptation des différences et la capacité à gérer la complexité des populations, bien loin de la recherche effrénée d’un monolithisme ethnique, religieux ou culturel que les dictatures du monde arabe exploitèrent et façonnèrent pour offrir des « soupapes » de sécurité à des régimes inaptes à permettre l’épanouissement de ses citoyens sur les plans politique et social.
 
C’est pourquoi, au-delà même de l’objectif humanitaire (qui justifierait à lui seul notre déclaration), la volonté affichée par le CNT d’assurer une transition vers une démocratie effective ne peut aboutir sans faire entrer dans son agenda politique la sauvegarde des groupes menacés et persécutés.
 
Nous demandons solennellement à Moustapha Abdeljalil, président du CNT :
- de condamner les actes de racisme et de violence qui se sont abattus ces dernières semaines sur les populations noires vivant en Libye.
- d’ouvrir les enquêtes visant à ce que justice soit rendue mais également à montrer la détermination du pouvoir à protéger toute personne présente sur le territoire libyen.
- d’affirmer que la démocratie est indissociable de l’acceptation d’une complexité et d’une hétérogénéité du corps social, bien loin des sirènes de la pureté obsessionnelle sur laquelle les totalitarismes prospèrent.
 
Signataires :
Pouria Amirshahi, secrétaire National aux Droits de l’Homme pour le Parti Socialiste
Pierre Aidenbaum, Maire du 3ème arrondissement, Commission Nationale des Droits de l’Homme, Parti Socialiste
Corinne Lepage, présidente de Cap21
Hugues Aufray, artiste
Dominique Sopo, président de SOS Racisme
Diagne Chanel, artiste
Baki Youssoufou, président de la Confédération Étudiante
Lama Atassi, présidente de France-Syrie Démocratie
Bernard Schalscha, Secrétaire Général de France-Syrie Démocratie
Jacky Mamou, président du collectif Urgence Darfour
Caroline Fourest, essayiste et journaliste
Arache Djannati-Atai, Move4Iran
Gilles Le Bail, Comité National des Associations de Jeunesse et Éducation Populaire
Patrick Klugman, conseiller de Paris
Serge Romana, président du CM98
Pierre Henry (FTDA)
Alain Jakubowicz (LICRA)
Benjamin Abtan, Secrétaire Général de l’EGAM
Aline Kremer, chargée de communication pour SOS Racisme
Jacques Martial, président de l’Établissement public du parc et de la grande halle de la
Villette
Pierre Bergé, entrepreneur en confection de luxe
Hervé Le bras, démographe
Josiane Balasko, comédienne
Améziane Abdat, président de Zy’va
Jonathan Hayoun, président de l’UEJF
Yves Simon, écrivain
Jean-Pierre Azéma, historien


%s1 / %s2