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Le racisme et l’antisémitisme aujourd’hui

publié le 03/01/2010

La LICRA, nul ne l’ignore, est née à une époque où l’antisémitisme avait pignon sur rue et représentait le danger majeur. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, dans les pays démocratiques épouvantés par l’extermination, l’antisémitisme sans avoir disparu est non seulement illégal mais surtout délégitimé (pas complètement cependant, si l’on tient compte du danger fondamentaliste). Le Juif français est aujourd’hui un Français juif, l’égal dans sa citoyenneté de n’importe quel autre citoyen.

Dès lors beaucoup, à l’extérieur de la LICRA, se demandent pourquoi conserver cette référence à l’antisémitisme, à combattre dans ses survivances, certes, mais qu’il ne faut pourtant pas faire passer avant le racisme de loin plus préoccupant. Cette question, dans notre mauvaise conscience militante, nous nous la posons à nous-mêmes, parfois, ou souvent, nous demandant si nous n’en faisons pas trop, si nous ne privilégions pas abusivement le A de LICRA au détriment du R. Il me semble qu’à regarder l’histoire de la LICRA, l’histoire de l’antisémitisme et du racisme également, il convient de penser et de parler tout autrement.

Deux immenses figures (figures tutélaires pour les membres de la LICRA aujourd’hui) Bernard Lecache puis Jean Pierre-Bloch, l’ont senti, en créant la LICA puis en lui donnant son élan, sa signification et son style propre, à quoi nous nous devons bien sûr de rester fidèles. Bernard Lecache et Jean Pierre-Bloch sont en effet montés dans le train de l’histoire au moment où celui-ci s’emballait vers le pire et où beaucoup, ne voyant rien, ou ne voulant rien voir, restaient simplement à quai. Eux ont su reconnaître que l’antisémitisme signifiait bien davantage que le malheur des Juifs, qu’il orientait l’humanité vers une catastrophe plus considérable que la destruction des quelques millions de Juifs qui peuplaient la terre : une catastrophe qui signifiait la destruction de ce qui en chaque homme est proprement humain. Cette dernière idée, dès 1946, dans ses Réflexions sur la question juive, le penseur extraordinairement intuitif qu’était Sartre la développera : « On m’apprend qu’une ligue juive contre l’antisémitisme vient de renaître. J’en suis enchanté. Mais cette ligue sera-t-elle bien efficace… L’antisémitisme n’est pas un problème juif, c’est notre problème… ». Sartre ne veut pas seulement dire ici que le problème de l’antisémitisme est celui des antisémites plus que celui des Juifs. Il veut surtout dire que l’antisémitisme concerne ce qui fait qu’un homme est un homme, « un être en qui dans son être il est question de son être ». Je pense, en recueillant cette expression, à la vieille blague juive qui dit qu’ « un Juif est quelqu’un qui se demande ce que c’est qu’un Juif » – accentuation discrète, donc, du judaïsme à l’intérieur de l’Etre et le Néant, insufflée dans le langage de Sartre pour dire ce que c’est qu’un homme.

Oui, mais, il faut aussi le dire, cela était présent déjà, avant Sartre et avant la guerre, chez Bernard Lecache et Jean Pierre-Bloch, prophètes lucides, qui en fondant la LICA ont projeté de mettre, de facto, l’humanité à hauteur de sa définition.

Dès lors quel est le rapport entre le racisme et l’antisémitisme ? Ceux qui croient que l’antisémitisme est une espèce dont le racisme serait le genre, se trompent profondément, et ne font que souscrire au langage de la race. Ils n’ont pas entendu, en dépit des années passées depuis la guerre, la leçon dont Sartre a donné le concept, et que Bernard Lecache et Jean Pierre-Bloch, avec leur intuition profonde de l’événement, avaient comprise. Le racisme, comme dit encore Levinas (admirateur de toujours de Sartre) « n’est pas un concept biologique », « l’antisémitisme est l’archétype de tout enfermement. » Autrement dit, on n’arrive à la signification du racisme qu’à partir de celle de l’antisémitisme. La lutte contre l’antisémitisme est la méthode pour lutter contre le racisme. Le R de la LICRA est inhérent à son A. Lutter contre le racisme c’est d’abord faire droit au plus profond de nous à la protestation contre la tentation antisémite. Sans cette protestation le monde de la mondialisation céderait effectivement à ce que, dans un livre qui compte parmi les plus lucides de ces dernières années, Jean-Claude Milner a appelé « les penchants criminels de l’Europe démocratique ».

Par Alain David



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