Notre journaliste a assisté au dialogue exceptionnel des religions Abrahamiques à la prison de Nice à l’initiative de la section de la LICRA.
Et de nous rappeler qu’en prison le détenu est souvent amené à s’interroger sur l’essentiel, le sens de son existence ,et son éventuel lien au sacré.
Ce lundi 19 septembre, il fait chaud à Nice et plus étouffant encore dans cette vieille prison qui attend depuis des années de quitter le cœur de la ville. Les portes s’entrouvrent sur un climat pesant : un incident est survenu le matin même, des détenus hurlent et tambourinent sur les portes de leurs cellules. D’autres attendent que commence l’action menée ce jour par la section LICRA de Nice et sa présidente Martine Anahory-Bonet.
Organiser une action en milieu pénitentiaire n’a rien d’une promenade de santé. En prison, tout est plus compliqué qu’ailleurs, tout imprévu, toute modification de dernière minute revêt une ampleur hors du commun. Pendant des mois, il faut travailler à mettre en place une convention avec le Ministère de la Justice, obtenir la coopération de la direction de la maison d’arrêt, caler l’événement dans le planning serré imposé par l’administration pénitentiaire, réunir les différents intervenants, s’assurer que les papiers de chacun leur permettront bien de franchir le sas d’entrée avant l’intervention, et, comme le diable se cache dans les détails, repasser dix fois le jour J un portique de sécurité qui sonne obstinément alors qu’un simple contretemps risque de faire tomber à l’eau l’ensemble du projet.
Malgré ces embûches et ces contretemps, avec plus d’une demie heure de retard, la conférence sur le dialogue interreligieux— menée par René Guitton, éditeur et philosophe, délégué exécutif chargé des relations avec les Cultes à la LICRA— débute enfin. Le rabbin Teboul aumônier juif, le Père Zanga, aumônier catholique, le Père Totelcan aumônier orthodoxe, le Pasteur Meyer aumônier protestant, se tiennent devant une cinquantaine de détenus, hommes et femmes rassemblés dans une inhabituelle mixité pour les écouter parler de leurs religions respectives. Tous les représentants des religions abrahamiques réunis dans une prison pour amorcer un dialogue parfois si difficile à engager ailleurs, c’est une première qui explique également la présence dans cette salle étouffante du sous-préfet des Alpes Maritimes, du directeur de la prison et de la directrice départementale du service pénitentiaire d'insertion et de probation (SPIP) des Alpes-Maritimes.
L’humain au centre de tout
Dans ce contexte religieux, l’introduction aux discussions posée par René Guitton donne toute sa place et son sens à la philosophie de la LICRA : « Dans cette discussion, la LICRA n’intervient pas en tant qu’entité religieuse. Nous sommes une association laïque et républicaine mettant tout en œuvre pour lutter contre les extrémismes qui amènent des agressions racistes. Chacun se doit d’entretenir un dialogue avec ceux qui ne pensent pas comme lui et c’est ce dialogue que nous souhaitons amorcer aujourd’hui ». Pour jeter les bases de ce dialogue chacun des aumôniers présents rappelle les spécificités et surtout les principaux points de convergences entre ces religions que l’histoire des hommes tente inlassablement d’opposer. Le Rabin Teboul insiste sur l’ouverture du judaïsme qui demande instamment de faire un pas vers autrui car « pour comprendre Dieu, il faut passer par la connaissance de l’autre ». Le père Zanga explique que « Jésus est allé vers tous » tandis que l’Imam Guezguez rappelle que le Coran exhorte à respecter les « hommes du Livre ». Le son des portes qu’on verrouille et déverrouille, un cri qui résonne au fond d’une coursive carrelée, les allers et venues des gardiens n’empêchent pas une certaine malice de se glisser dans la salle. Ainsi, quand le Père Totelcan, glissant un regard envieux vers les chemisettes de ses collègues catholique et protestant, rappelle qu’une des différences ostensibles de la religion orthodoxe réside dans le port de cette impressionnante soutane noire, qui lui cause bien des désagréments sous le soleil de la Côte d’Azur.
L’ambiance est chaleureuse entre ces hommes de foi qui dialoguent en toute simplicité. Ce naturel, cette pensée qui circule si aisément d’une croyance à l’autre montre combien les religions sont imbriquées, systèmes philosophiques se nourrissant les uns des autres plus qu’ils ne s’opposent. N’en déplaisent aux extrémistes de tout bord, Jésus, né juif, est Dieu pour les Chrétiens et prophète pour les Musulmans, la Vierge Marie est plus souvent citée dans le Coran que dans les Evangiles et Abraham est le père de toutes les religions monothéistes. Au-delà même de cette transversalité, René Guitton est là pour rappeler ce qu’on oublierait presque en ces temps où la religion s’immisce tant dans la vie sociale et politique : il est aussi permis de ne pas croire. « A la LICRA, explique-t-il, nous avons également placé l’humain au centre de tout mais sans connotation religieuse, juste dans le respect sa dignité. Qu’on croit ou non en un dieu, qu’on croit ou non aux religions, qu’on soit noir, blanc, jaune ou rouge, nous sommes avant tout frères en humanité. »
Libérer la parole
Pendant plus d’une heure, l’attention portée par les détenus à ce dialogue aux prolongements philosophiques parfois un peu ardus montre combien l’enfermement génère une forte demande spirituelle. Les questions surviennent, timides parfois, pertinentes souvent, avec l’ombre du conflit proche-oriental qui immédiatement se dessine. Les mots de René Guitton sont sans ambages : « On ne peut pas associer une guerre due à des problèmes territoriaux à la religion de gens qui vivent ailleurs dans le monde et ne sont pas responsables de ce qui se passe là-bas». Quelques détenus opinent et on se prend soudain à rêver que leurs paroles ne soient pas de circonstances. Mais le temps pénitentiaire n’est pas élastique, chaque détenu doit se trouver dans sa cellule à l’heure dite. Le retard pris au début de l’après-midi devant le portique récalcitrant nous empêche d’écouter très longtemps la prestation de la chorale liturgique Sylvazur dont cinq membres se sont pourtant déplacés tout exprès avec leur chef de chœur M. Raffali. Les derniers échanges se font en hâte, paroles presque volées qui toutes montrent combien cette conférence est au plus proche des préoccupations des détenus, comme l’explique M. cette détenue orthodoxe : « Je viens parce que les religions m’intéressent. Je me pose tout le temps des questions sur les religions et la paix entre les religions et ici, j’ai trouvé pas mal de réponses. A l’extérieur, je ne m’occupais pas tellement de ma religion ; ici, ça m’aide ». Mais, au détour d’une phrase, on devine combien les tensions sont fortes : « Moi, la guerre de religion, c’est en prison que je l’ai connue », assène A. La peur de l’autre est toujours prégnante : les musulmans qui veulent éviter les « histoires » refusent de se « mélanger » avec des catholiques qui eux-mêmes restent fermement sur leur quant à soi. Une méfiance qui, est majorée par l’extrême promiscuité : « C’est souvent un problème de partager une cellule avec quelqu’un qui n’est pas de la même religion, raconte S, gitane musulmane, c’est difficile de prier, parce qu’il y a toujours du bruit, ou quelqu’un qui fume ». Une conférence ne suffira sûrement pas à abattre tous les murs mais elle a semé les prémisses d’un vrai questionnement, comme l’espère le père Zanga qui explique : « Souvent, c’est l’amorce du dialogue qui manque ». Il est interrompu par M., qui lance avant de retourner dans sa cellule, « Ça donne à réfléchir, peut-être pas tout suite mais à un moment ou un autre ».
Les portes se referment derrière nous. On a si peu oublié où l’on était, bruits de serrures, cellules qui se ferment, le brouhaha incessant d’une existence entravée nous poursuit. On ne sort jamais indemne d’une prison.