La culture prise au piège du populisme identitaire

mairie de BziersDepuis 2014, l’extrême-droite est à la tête de 14 municipalités dans notre pays. Si elle a renoué avec la tentation d’assassiner les politiques culturelles, c’est pour mieux leur substituer des projets ouvertement populistes, ancrés dans une rhétorique de défense des identités locales et empreinte de passéisme conservateur. L’extrême-droite entend ainsi façonner une culture prétendument populaire, a contrario d’une culture mondialisée, symbole pour elle du « système » qu’elle prétend combattre. Si les identités locales et la culture populaire sont tout aussi estimables que toutes les autres formes d’appartenance et d’expression, elles ne le sont pas davantage et vouloir en faire l’alpha et l’oméga exclusif des politiques culturelles est un enfermement et une négation de l’universalité de nos valeurs.

L’extrême-droite est ennemie de la culture. C’est dans son ADN. Quand elle entend le mot « culture », elle sort son bulldozer.  Partout où elle a gagné des mairies, elle reproduit le même schéma, comme en 1995 à Marignane, Vitrolles, Toulon ou Orange. A Fréjus, en janvier 2015, certains titres de presse disparaissent des bibliothèques municipales. Adieu Libération et même Le Figaro. Les festivals tombent les uns après les autres : suppression des festivals Festà d’Oc et Swing les pieds dans l’Orb à Béziers, du Techno Amne’zik Open Air Festival au Luc. La censure se met en place ouvertement. A Villers-Cotterêts, une œuvre symbolisant « la montée de l’extrême-droite » est retirée du livret de l’exposition et un groupe de rock voit son concert annulé. Il ne correspondait pas « à l’image de la ville ». Pour la fête de la musique 2016, la ville a exigé des artistes de signer un engagement de neutralité politique. Une forme « apaisée » du caviardage sans nul doute. A Camaret-sur-Aigues, le film « La Belle Saison » déplaît à la majorité frontiste ? Qu’à cela ne tienne ! Le maire enjoint le conseil d’administration du cinéma Ravelin de le déprogrammer, sans succès. Alors il décide d’interdire dans la ville l’affiche du film représentant deux femmes enlacées s’embrassant. A Cogolin, un spectacle de danse orientale serait la preuve du soi-disant « Grand remplacement » dont serait victime la France, faisant dire au maire qu’on « est en Provence ici, pas en Orient ».  A Hayange, l’art contemporain n’a pas la cote. La sculpture moderne qui trônait devant la mairie a ainsi d’abord été repeinte d’autorité en bleu piscine sans autorisation de l’artiste puis remplacée par une fontaine ornée de dauphins et de chérubins, plus conformes aux canons de la beauté extrémiste. La liste n’est pas exhaustive et les affronts faits à la culture sont légions.

Mais ce qui est nouveau désormais, c’est qu’elle ne se contente plus de casser pour casser la liberté de création. L’extrême-droite a un programme culturel dont Marion Maréchal-Le Pen a esquissé les fondements en pleine campagne pour les élections régionales lors de l’Université d’été du Front National à Marseille le 6 septembre 2015 : « Dix bobos qui font semblant de s’émerveiller devant deux points rouges sur une toile, car le marché de la spéculation a décrété que cet artiste avait de la valeur, n’est pas franchement ma conception d’une politique culturelle digne de ce nom (…) Nous serons les soutiens d’une culture populaire où notre patrimoine et notre identité seront mis en valeur. Nos monuments, notre histoire pétrifiée, qui sont à la fois notre mémoire et notre richesse, qui fascinent le monde entier, doivent être au cœur de notre projet régional. Avant de conclure « je sais que vous n’appréciez pas que vos impôts servent à financer les délires d’esprits manifestement dérangés. ». Elle aurait pu conclure par un vibrant « c’était mieux avant l’apparition de l’art dégénéré ».

A Béziers, Robert Ménard avait annoncé qu’il ferait de la culture une priorité. Misère. Pour le faire savoir, il dispose d’un budget « communication » de plus de 730 000 euros. Il faut ce qu’il faut. Dans la ville dont il est le maire, désormais, on exalte « la Gaule triomphante » mais aussi les racines chrétiennes de la France, l’ancestrale culture occitane et son amie la tauromachie. C’est la culture du rétroviseur, des identités malheureuses de la modernité qui se soignent dans le repli sur soi, la nostalgie d’un passé mythique et des représentations étriquées de la Nation et de la France.  Avec un certain goût pour la provocation, le maire d’Hayange a instauré une « Fête du cochon », histoire « de festoyer comme des Français » autour d’un animal censé représenter l’identité nationale. A chaque fois, la même mise en scène de la France d’en bas, populaire et de culture française, contre les bobos parisiens cosmopolites complices du « Grand remplacement ».

Le combat contre l’extrême-droite est un combat culturel. Le repli identitaire menace les valeurs de la République et charrie avec lui le racisme, la xénophobie. A la fête du cochon, la présence massive de jeunes identitaires cachant à peine leur homophobie et leur admiration pétainiste montre très bien que le succès du populisme identitaire mis en œuvre dans les villes gérées par l’extrême-droite est la première étape d’un glissement extrémiste d’une très grande partie de la population.