La LICRA en Avignon

Comme chaque année, la LICRA est présente au Festival d’Avignon.

Au programme, des rencontres, des spectacles, des débats et de la fraternité !

Et le regard des militants de la LICRA sur le cru 2016 du mythique Festival. 

Par Mano Siri, Abraham Bengio, Antoine Spire, Alain Blum , Betty Revel, Jean-Louis Rossi …


« Le jeu de l’amour et du hasard » à 21H45 au Petit Louvre

Par Mano Siri

jeuIl y a quelque chose d’implacable chez Marivaux : une cruauté palpable, celle des rapports sociaux codés incontournables du 18ème siècle, en proie pourtant à cette lente déconstruction opérée par la philosophie des Lumières.

Quel rapport me direz-vous, avec les idéaux et les valeurs de la Licra, son combat contre le racisme et l‘antisémitisme ? Tout justement !

Car s’il y a bien quelque chose qui est au cœur de cette pièce magnifiquement mise en scène par Philippe Calvario, c’est le « racisme social » ! On pourrait y ajouter le sexisme ou du moins la domination masculine qui y sont bousculés : ce sont en effet les femmes qui choisissent et mènent la danse, revendiquant le fait de pouvoir choisir librement l’homme qu’on va épouser et de ne le faire que par amour ! On pourrait n’y voir que cela, et au reste ce serait déjà une bonne raison d’aller voir cette pièce soulignée discrètement par une partition qui fait la part belle à l’ami Gainsbourg.

Mais le Marivaux que nous présente Calvario est infiniment plus riche et plus troublant que cette première approche et nous tend une sorte de miroir de notre proche société et de ses structures.

« La loi du désir. Ici il faut aimer celui qu’on doit et ne pas aimer celui qu’on croit. Il faut donc vivre son désir interdit dans un monde où la valeur des sentiments est dictée par la loi. » J’ajouterai la loi politique qui veut qu’on ne déroge pas, qu’on n’aime pas hors de son cercle et de sa caste sociale. Qu’on se rassure : si les maîtres et les valets échangent leur rôle pour tester le cœur de l’autre, les nobles finiront ensemble et les gens de peu en feront autant. On ne se mélange pas entre gens de différentes conditions… Cela ne nous rappelle-t-il rien que nous ne connaissions ?

Mais ironie du sort : les rôles ont été échangés réellement le temps d’une pièce et chacun a pu mesurer quel était le pouvoir et la fonction de l’autre, chacun a pu mettre en scène la caricature ou du moins l’image lourde de préjugés et de menaces qu’il se fait de l’autre, du maître en particulier. Est-il bien sûr que les couples, accordés selon la bienséance sociale, en sortiront indemnes ?

Une pièce à méditer en tous les cas.

Casablanca’41

Par Abraham Bengio

Interrogé sur le rapport entre le théâtre et l’actualité, Olivier PY, dans l’interview qu’il a donnée au Droit de vivre (n° 662, pp. 24-25), répond que le théâtre parle « de l’hyperprésent (…) dans une sorte de prophétie ». C’est ce sentiment qu’éprouvent les spectateurs de Casablanca’41, le beau spectacle que présente le Golem Théâtre, tous les jours à 13h55 au Théâtre du Centre, 13 rue Louis Pasteur (relâche le 18 juillet).

Le Golem Théâtre, fondé à Prague par Michal Lázňovský et Frederika Smetana et désormais installé dans le Trièves en Isère, c’est un peu de Mitteleuropa dans le paysage théâtral français. C’est surtout de beaux textes hantés par le thème de l’exil et une façon de faire du théâtre entre burlesque, pudeur de l’expression, humanisme et sentiment tragique de la vie qui n’appartient qu’à eux.

Venez découvrir le Fata Morgana, bateau chargé de réfugiés qui fuient l’Europe centrale et qui attendent dans le port de Casablanca en 1941, à la veille de l’attaque japonaise sur Pearl Harbour, l’autorisation de mettre le cap sur l’Amérique. Les uns sont juifs, les autres non et pour d’autres encore, « c’est compliqué », comme on dit aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Comment fera le tendre et poétique M. Zpevacek, si émouvant avec son désir presque enfantin de maitriser la langue française, pour donner le change, lui dont les faux papiers ne peuvent tromper personne ? il y a peut-être une solution mais ce n’est pas moi qui vous la révélerai…

Ce qui est sûr en revanche c’est qu’après avoir passé 1h10 avec ces quatre superbes acteurs, vous ne pourrez plus jamais parler des réfugiés d’aujourd’hui en termes statistiques : ils auront à tout jamais le visage de ces réfugiés de jadis, dont le destin est broyé par la machine totalitaire. « J’ai écrit cette pièce, dit l’auteur, sans me douter qu’elle verrait le jour sur scène au moment même où se déroule une catastrophe humanitaire semblable à celle de mes personnages ».

Pourquoi je n’aime pas « Le Nazi et le Barbier »

Par Mano Siri

vz-7eea4a35-8573-4e72-a9d6-a3563cd9def3Toutes les critiques chantent les louanges de cette pièce à l’affiche depuis 2 ans. Et bien, n’en déplaisent à tous, je soutiens que ce spectacle est déplaisant et vecteur de la confusion la plus extrême.

Rappelons le propos de cette pièce adaptée du texte de Hilsenrath. Max Schülz, tortionnaire et génocidaire de son état, est le meurtrier d’Itzig Finkelstein et de toute sa famille qu’il a assassinée quand il était gardien de camp de concentration. Il est donc un acteur de la Shoah. Mais puisqu’il a pris l’identité de celui qu’il a assassiné, par ailleurs son ami d’enfance et voisin dans la petite bourgade allemande qu’ils habitaient jadis, il est aussi Itzig « victime » et survivant de la Shoah, émigrant du jeune Etat d’Israël créé et reconnu en 1948, héros de la Hagana, dont il est un des combattants valeureux… et il est donc aussi coiffeur, « barbier » dans cette nouvelle vie où il a repris le métier appris auprès du vieux Finkelstein.

Un décor épuré, avec un fauteuil de coiffeur et une enseigne lumineuse « L’homme du monde » qui s’allume par intermittence et un acteur pour jouer tous les rôles, David Nathanson. Saluons la performance du comédien qui se transforme à vue d’œil en scène, usant d’un simple accessoire, voire d’une mimique, d’une grimace, d’une élocution qui lui font endosser successivement tous les rôles…

Mais c’est aussi là l’un des pièges de ce spectacle si couru au festival !

Car on souffre de ce qu’il faut bien appeler la trame célinienne de ce spectacle gênant, perturbant, déplaisant et finalement hautement confus et confusant.

Que dire d’une pièce où finalement ce qui est mis en scène, accentué et proposé au spectateur cloué à son siège, ce sont deux idées auxquelles on ne peut souscrire parce qu’elles permettent et autorisent tous les dérapages idéologiques :

– La première tient à la généalogie du nazi, Max Schülz, fils de « pute » au sens propre, chassé de la maison juive où sa prostituée de mère était employée, violé à répétition durant toute son enfance par son beau-père, le coiffeur concurrent de Finkelstein, sorte de monstre froid et pervers. Tous les nazis ont-ils été des « enfants violés » et tous les enfants victimes de viols ou d’incestes sont-ils des nazis en puissance ? Ce serait commode non ? Il faut croire qu’il devait y avoir trente millions d’enfants (devenus adultes) ayant subi des viols dans les années trente. Beau déterminisme social. Foin de la liberté et de la responsabilité. C’est vrai pourquoi s’embarrasser de ces notions qui montrent qu’on peut avoir été « bien élevé » et devenir un « salaud » comme aurait dit le vieux Sartre si décrié aujourd’hui…

– La deuxième idée qui ressort de cette pièce n’en est pas moins dérangeante que la première. Elle fait beau jeu à la confusion ambiante qui pointe du doigt Israël comme « Etat criminel ». Pratique en effet de pouvoir désigner du doigt l’Etat hébreu et les descendants des rescapés de la Shoah qui arrivèrent en masse après 1946 comme étant des fascistes, voire de nouveaux nazis… Ici la pirouette idéologique est le fond même de la pièce adaptée du texte de Hilsenrath : le barbier, l’un des héros fondateurs de l’Etat d’Israël se trouve être en même temps un nazi ! Si des nazis ont pu se cacher au sein même d’Israël, devenir des membres de la Hagana, puis de son armée, Tsahal, alors le trait d’union peut s’écrire entre « juif » et « nazi », voire même s’effacer jusqu’à se confondre. Et c’est le sujet même de cette pièce ! Il n’y a pas de deuxième et de troisième degré ici. Le barbier est le nazi. Le juif est un ancien nazi. Le nazi peut se glisser dans la peau d’un juif rescapé de la Shoah au point de faire totalement illusion. Mais si on peut l’être quelle différence y a-t-il alors entre un juif et un nazi ? Aucune ! Le tour est joué.

Un des coups de cœur Licra du Festival  off d’Avignon

« La Mort est mon métier »

Par Alain Blum et Betty Revel

mortmetier« La Mort est mon métier » adapté du roman de Robert Merle mise en scène et interprété par Franck Mercadal dans un décor épuré  qui n’est pas sans rappeler  le mémorial de l’Holocauste de  Berlin.

Cette pièce, véritable coup de poing, nous rend témoin du processus  de mort  via une  amélioration technique constante orchestré  par Rudolph Land (inspiré de la vie  de Rudolph Hess) et visant à l’extermination du peuple juif dans un camp d’extermination.

Une interprétation sobre et glaçante souligne la loyauté maladive de cet artisan de la mort. Seule son épouse fera preuve d’une sensibilité qui viendra atténuer l’horreur du propos.

Cette chronique de l’ascension d’un homme ordinaire dénué d’état d’âme face aux ordres donnés pose la question du conditionnement au service d’une idéologie qui conduit à la barbarie que l’on revit aujourd’hui. Une adaptation très réussie, 60 ans après, du roman de Robert Merle.

Espace Alya 17 h 20 tous les jours jusqu’au 30 juillet 2016

« Luz »

Par Antoine Spire

spectacle_16863-1C’est dans le off où plus de 1000 pièces sont proposées à un public attentif que nous avons trouvé ce petit joyau théâtral. A sa naissance une jeune fille a été arrachée à sa mère militante engagée dans la lutte contre la dictature argentine et des années plus tard elle retrouve son père biologique en Espagne. Cette rencontre va nous permettre de remonter le temps pour découvrir comment Liliana la mère de Luz a été enlevée et séquestrée par la junte militaire, hébergée quelques jours chez Miriam la compagne ex-prostituée d’un tortionnaire. Miriam a aidé Liliane à tenter de s’échapper mais en vain. Elle sera rattrapée et assassinée par les responsables de la répression.
Cette pièce est remarquablement adaptée d’un roman de Elsa Osorio pour lequel elle obtint le prix Amnesty International en 2007. Mais c’est la mise en scène de Violette Campo qu’il faut louer. Proche de ce mouvement des grand-mères de la Place de Mai, qui se battent depuis des années pour retrouver leurs petits enfants, elle a inventé un dispositif scénique séduisant qui propose des fenêtres différentes sur le temps et use avec doigté de la video entièrement au service du texte. Le jeu des acteurs est excellent et parmi eux on n’est pas près d’oublier Olivia Algazzi, dans le rôle d’une pute au grand coeur.

Théâtre du Roi René 21h40 4bis rue Grivolas

« Tous contre tous », d’Arthur Adamov

Par Antoine Spire

tous_WEBC’est beau comme un mélange des mondes, des formes théâtrales et chorégraphiques. Dans un pays imaginaire,un changement de régime politique transforme le rapport des indigènes aux réfugiés .La pièce – en coréen sur titré – nous plonge dans un climat de terreur et d’oppression politique. Des crises répétées entrainent leur cortège de misères et de chômage et de haines xénophobes. Les frustrations des uns conduisent à la pire des cruautés à l’encontre des autres. Cette pièce écrite par Adamov en 1952 pose le problème de l’Autre et de sa place dans notre société comme si elle avait été écrite hier. Elle interroge la place de l’étranger dans notre univers et les passions déchainées qui s’emparent de la plupart d’entre nous qui cherchons à exister mais sommes souvent enfermés dans une solitude éprouvante. C’est dans une atmosphère violente que se confrontent l’amour d’une mère ,les désirs des couples et le plaisir d’exercice d’un pouvoir sourd à toute contestation.Les personnages aspirent tous à une liberté hors d’atteinte et se fracassent contre une réalité brutale. Tout le monde trahit tout le monde et n’aspire qu’à sauver sa propre peau.
Mais tout cela ne serait rien sans l’immense talent d’Alain Timar qui fait rythmer musicalement le texte et fait danser les acteurs nous invitant à partager le « réalisme poétique et symbolique » dont iil se revendique. Plusieurs acteurs incarnent le même personnage selon les scènes en fonction des costumes qu’ils endossent. Comme le dit Timar on adopte ainsi l’exact contrepied de l’adage selon lequel l’habit ne fait pas le moine:ici, c’est le costume qui fait naître et vivre le personnage et ce au vu et au su des spectateurs.Tout cela fonctionne comme une symphonie mariant à l’envi mouvements de groupes et jeux individuels des acteurs, la présence du choeur nous ramenant aux origines grecques du théâtre. Loin d’opposer les traditions, ce spectacle les marie avec un goût exceptionnel et on sort de cette expérience métissée plein d’ enthousiasme. Pouvons nous tous devenir aussi coréens ?
Antoine Spire

« Tous contre tous », 11h au Théâtre des halles

« J’appelle mes frères »

Par Mano Siri

IMG_2652La pièce de Jonas Hassen Khemiri, un auteur suédois dont la famille vient de Tunisie résonne ces jours-ci comme une claque. « J’appelle mes frères et je dis : il vient de se passer un truc complètement fou ! Vous avez entendu ? Un homme. Une voiture. Deux explosions. En plein centre. » Ainsi débute la parole portée par Amor, jeune homme suédois aux origines maghrébines. Il ne fait pas bon porter cette origine par temps de terrorisme. Temps de trouble, de colère et d’impuissance : temps d’errance où les identités deviennent souvent meurtrières comme disait si bien Amin Maalouf, le grand écrivain libanais qu’on ne peut suspecter d’amitiés assassines.

Amor, lui, est choqué, troublé par le regard que soudain il découvre dans les yeux des passants. Des regards qui lui disent qu’il pourrait être le terroriste. Pourtant il n’est pas coupable, il le sait, ce n’est pas lui… mais les autres, ceux qui le regardent, le savent-ils ? Dans les yeux de tous ceux qu’ils croisent il n’est pas sûr de ne pas y découvrir comme un reflet de la culpabilité qui l’habite, comme une question à laquelle il cède et finit par ne plus savoir répondre jusqu’à croire dans un moment de doute extrême que ce pourrait être lui.

C’est là tout le propos et l’intelligence de cette pièce, dont se sont emparés une metteuse en scène – Mélanie Charvy – et 4 jeunes acteurs tout droit sortis du Studio de Formation Théâtrale de Vitry, où ils se sont rencontrés : portés par une scénographie inventive qui sait user de la vidéo pour projeter et croiser univers intime, mental, fantasmatique et rappel à la réalité, J’appelle mes frères est à la fois une quête de soi  vertigineuse et un réquisitoire contre toute assignation à nos origines.

Voilà une pièce qui saura parler et toucher les jeunes (et les moins jeunes), ceux qui ne savent plus très bien où ils en sont, qu’un rien peut sans doute faire basculer, mais qu’un rappel au questionnement nécessaire est susceptible de ramener à l’idée qu’aucune « identité » ne saurait être prédéterminée. Et qu’une identité, cela se construit pas seulement dans le regard parfois lourd à supporter des autres : une identité c’est un projet, c’est un choix. Et ce choix, cela peut être pour Amor et son vieux copain Shavi, tout simplement la vie. Pas la mort.

« J’appelle mes frères » est au Grand Pavois, en alternance avec Provisoire, nouvelle création de la même Cie, Les Entichés, à 17h10

Coup de cœur Festival off Avignon

« We Love Arabs », Compagnie Hillel Kogan/DdD

Interview d’Hillel Kogan et Adi Boutrous

Par Alain Blum et Jean-Louis Rossi

F6PRL1J6Après avoir vu nombre de pièces, nous avons été conquis par cette rencontre entre théâtre et danse teintée d’humour qui nous emmène sur les terrains de l’espace corporel et territorial.Danser avec humour le conflit Israélo Palestinien, Web Love Arabs est un tour de force d’intelligence et d’inventivité imaginé par Hillel Kogan avec Adi Boutrous comme compagnon de jeu, il crée un improbable duo de danseurs que leurs origines sont censés opposés. Nous avons voulu par le biais de cette interview préciser les intentions artistiques et politiques de son concepteur Hillel Kogan.

Hillel tu  a été danseur à la  Batsheva dance company  qu’est ce qui à déclenché ce projet ?

Je suis depuis 11 ans a la Batsheva Dance company et encore aujourd’hui assistant de Ohad  Naharin.

La genèse de ce projet est née dans un festival en Israël qui demandait de traiter du thème du quotidien, je me suis aussitôt posé la question de ce que peux apporter la danse au public, en quoi elle peut aider à faire la paix entre juifs et arabe autour d’une suggestion ironique en riant de l’arène politique.

Dans la pièce il y a tout un jeu   entre le territoire corporel et les territoires convoités géo politiquement, quelle signification ?

Le discours chorégraphique cache un discours sur la conquête de l’espace, qui a la propriété du corps,  de l’espace ?

La symbolique des objets Juifs et Arabes venus du quotidien que j’ai choisi sont le Houmous (plat national Israélien) et le couteau (qui représente l’homme mais aussi l’arme des agressions).

Comment la rencontre s’est-elle faite avec Adi Boutrous ?

Adi est un Arabe Israélienne intégré dans la Bathseva Dance Company, venu à la danse par le hip hop, Adi et a rejoint la danse contemporaine à 18 ans.

En Israël, les Arabes Israéliens representent 20% de la population et le pourcentage de ces citoyens dans les filières artistiques est insignifiante.

Au même titre que l’égalité hommes/femmes, il est important que la représentation de la société Israélienne dans la danse soit favorisée

Quelle a été la réception du spectacle en Israël ?

Le spectacle a été joué 100 fois en Israël depuis 3 ans auprès de publics très différent avec  une bonne perception du spectacle car l’humour ne menace pas le public

Pensez – vous que la Danse et la culture en général puissent être un vecteur de reconnaissance de l’autre et de lutte contre les extrémismes ?

Ils le peuvent même si la réponse est ironique, je pense que le public peut se poser des questions plus tard. La pièce révèle cette faculté de pouvoir de prendre conscience de l’autre

Quel est ton prochain projet ?

 Je travaille sur une nouvelle pièce qui aborde   les questions sociales incarné dans le monde de la danse ainsi que le décalage générationnel dans le milieu de la danse

L’érotisme des corps est éternel !

Par Antoine Spire


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Gabriel Garran, le fondateur et longtemps directeur du théâtre de la Commune d’Aubervilliers (dont on a lu avec passion « Géographie française », ses mémoires de la guerre de 39-45) est dans le Off. Avec une création, un texte bref de Marguerite Duras qui n’avait jamais été porté à la scène :   « L’homme assis dans le couloir ».

« L’homme aurait été assis dans l’ombre  du couloir face  la porte ouverte sur le dehors ».  Constatation objective suivie d’un monologue dont l’érotisme en étonnera plus d’un . Une femme va s’offrir à cet homme qui la regarde . »Un jardin qui tombe dans une déclivité  brutale sur une plaine de larges vallonnements sans arbres, des champs qui bordent un fleuve » et là ils vont faire l’amour . Pas de dialogue psychologisant , pas  de personnalités décrites à force de ressentis ; seulement le constat brut du contact des épidermes observé de l’extérieur par celle qui écrit

« Lorsqu’il atteint le sexe  il a un regain de force, il s’écrase dans sa chaleur, se mélange à son foutre, écume, et puis il se tarit ». Plus loin : « Elle embrasse. Là où règne l’odeur fétide elle embrasse, elle lèche ». Plus loin encore : « La main descend, frappe sur les seins, le corps. Elle dit que oui, que c’est ça, oui ». Le texte a été publié aux Editions de Minuit en 1980. « Ce texte, je n’aurais pas pu l’écrire si je ne l’avais pas vécu »  commentait Duras. Et nous de partager l’émotion, le bouleversement des corps, l’affrontement des sexualités, la mise à nu du désir .

Marie-Cécile Gueguen eest à la fois lectrice, actrice, objet sexuel et stimulation de notre imagination . Comment ne pas se représenter l’excitation de Garran dirigeant toutes ces Marie-Cécile en cherchant ce qui attise le désir du spectateur! Garran et ses plus de 80 ans nous donne une formidable leçon fantasmatique. Bien sûr, tout n’est pas parfait et la voix de l’actrice ne tranche pas assez avec celle de la lectrice mais Duras revit comme jamais insufflant la passion dans ce corps comme dans le vôtre!Avignon est aussi un vibrant hommage à la chair.

Antoine Spire

« L’homme assis dans le couloir ». Théâtre le petit louvre Salle Van Gogh 23 rue Saint Agricol 19h

 

 

« Après une si longue nuit »

Par Mano Siri

AUSLN 11Ils sont quatre qui attendent dans la salle d’attente d’un hôpital. Ils s’appellent Sarah, Samir, Tekitoi et Pierrot. Ils attendent : dans la chambre attenante, qu’on ne verra pas, gît Manou, leur mère d’accueil, mère adoptante et adoptée qui les a recueillis tous les quatre jadis, enfants blessés par les guerres traumatiques du 20ème siècle en Irak et en Bosnie, ou meurtris par le terrorisme en Israël et le génocide tutsi qui a assassiné leurs parents et dont ils sont rescapés. Ils attendent la mort annoncée de Manou, cette femme extraordinaire qui les a ramenés dans la vie sans chercher à effacer pour autant leur identité d’origine qu’ils ont conservée et parfois brandie comme un drapeau mais qu’ils ont travaillé et su finalement projeter dans un avenir de vie.

Cette « si longue nuit », qu’ils traversent ensemble après s’être perdus de vue, est tissée de conversations, de remémorations, par bribes, comme des lambeaux d’une mémoire déchirée et pourtant commune qu’il faut apprendre à recoudre pour la reconstituer. Il ne s’agit pas de guérir des blessures subies, traumatismes qu’on ne peut ni oublier ni réparer, mais de se construire une identité résiliente, à la fois intime et partagée qui puisse, malgré la mort de Manou, dernier lien avec leur enfance, les projeter dans un avenir fraternel, en dépit des différences et des conflits qui pourraient surgir entre eux. C’est un autre voyage au bout de la nuit qui nous est proposé ici, un contrepoint absolu au voyage de désespérance meurtrière que nous impose Céline et auquel on se complaît si souvent : car ici, au bout de la nuit, il n’y a pas la nuit mais le jour, pas la mort – en dehors de celle de Manou, « normale » somme toute, car elle survient au terme d’une longue et belle vie où elle a su transmettre le goût de l’amitié et de la solidarité à quatre adolescents pourtant mal partis – pas la haine mais bien la vie, l’impérieux appel de l’espoir et de l’amour, ensemble quoi qu’il arrive. La référence ici, de l’aveu même de l’auteure, Michèle Laurence, n’est pas célinienne mais shakespearienne puisque le titre de la pièce est directement tiré d’une réplique de Malcom à la fin de l’Acte IV de Macbeth : « Il n’est de si longue nuit qui n’atteigne le jour ».

Interrogés, les quatre jeunes comédiens, Maxime Bailleul (Pierrot), Olivier Dote Doevi (Tekitoi), Slimane Kacioui (Samir), et Elodie Menant (Sarah) insistent sur ce qui à leurs yeux fait toute la force de la pièce, dont bien sûr on ne peut manquer de percevoir la résonnance pleine d’espoir avec la situation que nous vivons depuis le début des attentats en France. Il s’agit pour eux « d’une ode à la famille humaine », où on se demande ce que c’est et ce qui fait une fratrie, ce qui en fonde le lien durable quelles que soient les différences de caractère, de religion, de couleur de peau. La famille, ici est le lieu même de la construction de soi, l’affirmation possible d’un « Je » au travers du « Nous », famille d’accueil et non choisie – car on ne choisit jamais sa famille – qui contrairement aux idées reçues n’est pas ce lieu où se forgent les traumatismes mais bien un atelier de construction du libre-arbitre.

Qu’on ne s’y trompe pas : on n’est pas dans une pièce bisounours où on méconnaîtrait les difficultés, les résistances et les conflits qui se trament dans les familles. Celle de Sarah, Samir, Tekitoi, et Pierrot traverse toutes les difficultés, connaît les disputes, les malentendus, les fugues et les transgressions. Mais ce que nous dit la pièce, c’est qu’elle est là et qu’il ne tient qu’à nous qu’elle soit le lieu même de notre devenir-humain.

Crédits Photos : Olivier Brajon

 

 

« Festi-mal »

Par Antoine Spire

Elle est seule en scène, Evelyne Selles Fisher. Elle joue tous les rôles. Pendant un festival (Avignon?) une journaliste interviewe 5 metteurs en scène qui tiennent des propos convergents : »Rien n’est plus beau qu’une scène vide … » »Je n’aime pas quand les acteurs jouent en disant un texte, parce que là,j e ne comprends plus rien » On comprend vite, nous,  que les créateurs convoqués font de l’anti-théâtre, refusent de dire un texte et laissent la scène vide….Seule une femme arrive en fin de course pour expliquer qu’elle, elle part d’un texte avec des acteurs qu’elle dirige en vue d’un sens, d’une représentation du monde .

Poussant au bout le snobisme de ses invités la journaliste les exhibe plagiant Duchamp dont l’urinoir, œuvre d’art, défraya la chronique. Ce qui est rafraîchissant dans ce texte c’est la prise de parti pour un théâtre qui revienne à sa mission historique de dévoilement du réel pour nous aider à le comprendre et surtout à y investir nos affects  On reprochera à celle qui écrit et joue seule tous les personnages de ne point parvenir à faire entendre une palette suffisamment diversifiée de voix et de ne pas incarner avec assez de spécificité chacun des personnages. Mais la réflexion sur les dérives absconses d’une certaine mode touche juste. N’est ce pas l’essentiel ? La subversion pour la subversion tourne à l’impasse. Utile à rappeler !

Trop de « seul en scène »…

Par Mano Siri

Cette année on ne compte plus les « seuls en scène », ces drôles de pièces où un comédien, un seul, est là, qui nous fait face, qui joue tous les rôles : à charge pour lui d’être plusieurs, de nous faire croire qu’il peut être l’un et l’autre. L’idée en soi est presque séduisante, un peu comme lorsque l’on dit « Je suis Charlie », « Je suis arabe », « Je suis juif », « Je suis Orlando »…  Une manière de dire je peux être celui que je suis et aussi l’autre, celui que je ne suis pas, tous les autres, je peux épouser tous les rôles, les endosser et montrer par là que rien d’humain ne m’est étranger… Le projet est certes louable et il y a des pièces pour lesquelles cela fonctionne, et où on assiste, médusés, à d’étranges et prodigieuses transformations : usant d’un rien, d’une grimace, d’un geste, d’une posture, parfois d’un accessoire, le comédien devient l’autre, le protagoniste ; il en est ainsi de David Nathanson qui à lui tout seul incarne et endosse tous les rôles dans Le nazi et le barbier, pièce trouble, critiquable, voire perverse mais dont on ne peut nier la performance scénique de l’acteur. En bref cette prolifération spectaculaire et inquiétante des « seul en scène » impose, pour que la pièce soit réussie des qualités de jeu qui ne sont pas donnés à tous les comédiens : c’est l’exercice le plus difficile qui soit et seuls les « grands » s’en sortent vraiment et nous emportent, nous le public, dans leur jeu-caméléon où ils savent nous faire croire à l’existence de toute une galerie de personnages qu’ils font exister fugitivement et successivement ! Il en est ainsi par exemple de Laurent Spielvogel dans Les bijoux de famille où non content d’être le seul à incarner tout à la fois sa mère, son père, sa grand-mère, Marlène Dietrich, Barbara, lui-même enfant puis adolescent, la concierge antisémite, le rabbin de sa bar-mitsvah, son petit ami volage, ou un vieil antiquaire homosexuel en quête de jeunes éphèbes… il se paye le luxe de nous raconter avec humour sa vie, son enfance, sa jeunesse, sa difficulté à être à la fois juif et homosexuel dans un temps où c’était quand même pas de chance que de porter ces deux « identités » à la fois. De même on saluera la performance théâtrale de Eric-Emmanuel Schmitt qui revient cette année pour être à la fois Moïse et M. Ibrahim dans M. Ibrahim et les fleurs du Coran : beau moment de tendresse théâtrale, grand texte – dont il est l’auteur – dont il sait nous donner à voir et à entendre la finesse et l’intelligence. Ajoutons même que sur ces trois exemples, Le nazi et le barbier, Les bijoux de famille, M. Ibrahim et les fleurs du Coran, cela a vraiment du sens d’être tour à tour tous les personnages puisque c’est en quelque sorte le sujet de la pièce, celui du vertige de l’identité, voire du rapt d’identité…

Mais que dire de tous les autres « seul en scène », où le texte peut être bon, incisif, grand moment de littérature ou comédie truculente mais où il ferait si bon de voir sortir les personnages, de les voir vivre et interagir tous en même temps et où il n’en est rien. Un seul comédien, une seule comédienne sont sur scène, qui nous laissent sur notre faim de théâtre. C’est le cas par exemple de Amok où certes, le comédien Alexis Moncorgé a des qualités, mais aussi des tics, mais où le texte de Stefan Zweig serait tellement mieux servi si la femme pour laquelle il se damne prenait vie sous nos yeux ; c’est aussi le cas de Festi-mal, un petit texte incisif, vraie-fausse conférence de presse qui se moque de ce théâtre qui renonce au théâtre, qui ne veut ni texte, ni acteurs, ni jeu, ni sens, ni rien, où Evelyne  Séliès-Fischer rappelle qu’il n’est de pièce que celles qui assument l’idée d’avoir du sens, une forme théâtrale, un vrai texte et de vrais acteurs… mais où, pour des raisons évidentes d’économie, une seule comédienne, par ailleurs auteure de ce texte drôlatique, se condamne à faire ce qu’elle moque pourtant : tous les rôles. On aurait pourtant souhaité que les personnages de cette conférence de presse satirique existent vraiment.

Cette prolifération est au demeurant inquiétante et reflète l’état d’un festival où venir produire une pièce est un exercice hautement périlleux que beaucoup de compagnies, faute de moyens financiers adaptés, renoncent à faire.

On n’a pourtant jamais eu plus besoin de la scène, des acteurs, des textes, des metteurs en scène, d’une imagination scénographique à la hauteur des défis meurtriers que nous lancent le monde actuel : car le théâtre, comme le dit si bien Olivier Py a un rôle à la fois prophétique et cathartique. Et la société a plus que jamais besoin de cette épuration des passions politiques que sont la terreur et la pitié pour rester ce que nous en avons fait depuis 200 ans – un Etat de droit – et se défendre sans se saborder face aux coups de butoirs de tous ceux, salafistes, terroristes, mais aussi extrêmes-droites nationalistes et fascistes qui veulent sa peau.

Saluons au passage la performance et la perfection de la pièce-maîtresse qu’Alain Timar présente au Théâtre des Halles cette année : Tous contre tous, d’Arthur Adamov, porté par une compagnie coréenne qui lui apporte son sens du jeu et, clin d’œil vers l’universel et la mondialisation des situations d’urgence, est jouée en coréen surtitré. Une vraie performance, avec 16 comédiens « réels » et un percussionniste magistral : non seulement un moment magique de vrai théâtre mais aussi une pièce qui résonne comme un avertissement.