La mémoire historique nous concerne tous

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Copyright Obie Oberholzer
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La mémoire historique ne concerne pas que les victimes, c’est nous qu’elle concerne

Le Mémorial de l’Holocauste à Berlin– au cœur de la ville de laquelle l’extermination des juifs de l’Europe a été complotée et gérée – demeurera controversé à jamais. C’est à cela qu’il sert.

Aucun adjectif n’est autant abusé que l’adoption du terme « radical » dans l’art contemporain, mais ceci est la rare création à laquelle s’applique le terme. Le mémorial de Berlin fait tiquer depuis le jour de son inauguration en 2005.

Son site abrite 2711 rectangles en béton, identiques en profondeur (2.38m) et en largeur (.95m), créant un croisillon de passages publics. Nous y trouvons un champ de cercueils sans noms, sans faces, industriellement fabriqués – sites funéraires de victimes à qui il a été refusé l’enterrement parce qu’on leur a refusé l’existence en tant qu’humains. Les blocs nous rappellent également le rang vide moderniste de casernes abritant des prisonniers qui ont systématiquement travaillé, étaient battus, affamés et tués par gaz.

Les blocs diffèrent dans un seul aspect uniquement – en hauteur, allant de 0,2 à 4,7m. Ce simple résidu de non-conformité permet à chaque bloc de tanguer son propre halètement d’individualité perpétuellement futile.

Le mémorial de Berlin n’est pas un musée mais un espace ouvert. Il attire des visiteurs de tout le monde. Les seules personnes interdites sont celles qui se l’interdisent elles-mêmes en l’évitant délibérément et en évitant de manière soigneuse ses pauses et ses silences.

Plusieurs touristes innocents y passent sans avoir la moindre idée sur l’espace. Ils pensent au début qu’il s’agit d’un autre spectacle d’art moderne farfelu

Mais plusieurs autres savent exactement où ils se trouvent.

« S’agit-il des selfies les plus de mauvais goût qu’on verra jamais », souligne un titre du Daily Mail en 2014, reflétant ce que vous verrez facilement vous-même sur place : des passants rebondissant joyeusement parmi les pierres tombales d’un génocide.

Nous témoignons les mêmes scènes dans des mémoriaux repères à Auschwitz ou à Sachsenhausen. Ceci, comme le supposent les visiteurs, compte comme une ironie. On ne peut que frémir en imaginant un survivant retourner à ces sites pour trouver des groupes de touristes qui baillent, ricanent et envoient des messages.

Tout le monument est-il peut être une erreur monumentale ? Peut être qu’il sert plus d’insulte que d’hommage aux victimes voracement dévorées par les Nazis?

En dépit de cela, les concepteurs avaient anticipé ces réactions depuis le début. Le mémorial n’offre pas aperçu de faits mais un aperçu de nous-mêmes. Il rejette le mode d’exposition conventionnelle aux musées. Il rejette la supposition de visiteur comme spectateur passif. S’il existe une chose que le message de l’Holocauste ne peut jamais facilement supporter, c’est le spectateur passif. Le mémorial interroge le visiteur. Un seul “fait” sur l’Holocauste est toujours exposé: vos réactions secrètes.

Au fil du temps, certains de ces touristes peuvent revisiter leurs joyeux souvenirs. Si cela devait arriver, il se peut qu’ils se posent la question : « que faisions nous ? comment avons-nous pu nous permettre de nous comporter de la sorte ? »

Ce sont les seules questions qu’un mémorial de génocide nous mène à poser. Que faisions nous ? comment avons-nous pu nous permettre de nous comporter de la sorte?

L’architecte du mémorial, Peter Eisenman savait évidemment que les réactions les moins dignes qui commencent par la pure frivolité erreraient bientôt dans un terrain plus sombre. Pendant des années, le tombeau, bien qu’il aie dans l’ensemble éloigné quelques antisémites, en a magnétiquement attiré d’autres. Leur intelligence est à vous couper le souffle : « ce endroit honore les juifs. Faisons le contraire ».

Puis vint un spécimen de prix, Alain Soral, ancien réalisateur gauchiste devenu antisémite d’extrême droite. Dès que nous avons découvert la quenelle, cette infâme salutation nazie si ingénieusement renommée « anti-établissement plutôt qu’antisémite », nous avons réalisé que Soral l’a dûment déplacée à Berlin pour l’y exécuter.

Devinez où ?

Soral diffuse ce ridicule sérieux qui n’a d’égal que chez un Heinrich Himmler étudiant les masses de moutons sans nom, sans face qui braient extatiquement lors des rallies de Nuremberg. La quenelle a acquis pour la première fois une notoriété mondiale grâce à Dieudonné M’bala M’bala, un autre artiste jadis gauchiste est plus tard devenu partenaire de Soral dans un groupe politique français qui se fait appeler le Parti Antisioniste. Le leitmotiv est : tant qu’il ne s’agit « que » de sionisme, cela ne concerne pas du tout les juifs. Des nombres effrayants de juifs eux même croient ce conte de fées. Nous aimons les histoires qui font paraitre le monde simple.

Le joueur de football Nicolas Anelka a plus tard joué la quenelle. Anelka a défendu le geste même après avoir appris tout haut sa signification antisémite. (Nous supposons généreusement ici qu’Anelka était avant, ahem, inconscient de cette signification). Anelka s’est excusé plus tard – soucieux d’une carrière confortable et d’une réputation et pas parce que la mémoire stupide d’une poignée de victimes juives d’holocauste hantait son sommeil la nuit.

Soral a depuis fait face à des sanctions et a été dénoncé par des organismes qui luttent contre l’antisémitisme y compris Licra en France et Get the Trolls Out en Europe. Il se trouve que je ne favorise pas ces sanctions du point de vue juridique. Cela reste cependant un autre débat. La question pour le moment est : dans quelle mesure sommes nous à l’aise avec un mémorial qui finit par créer le contexte parfait pour chaque antisémite insignifiant avec une cervelle juste assez pour utiliser une téléphone portable ?

Enfin cependant, une telle question a peu à voir avec le mémorial de Berlin. Ce site n’est pas plus vulnérable aux actes de profanation que tout autre monument. C’est le risque que nous courons en les construisant. Le monument de Berlin était conçu pour contenir des actes de désacralisation dans son univers, dans notre univers. Il empêche l’idéalisation de l’acte de mémoire collective en évitant ces actes. C’est trop facile de fixer notre mémoire de l’Holocauste sur un hier éternel. C’est moins facile de confronter la Judéophobie aujourd’hui.

En incluant des actes de souillure dans son auto-conception, le monument de Berlin demeure le plus résistant à les chasser. Après tout, il n’a jamais promis de symboliser quoi que ce soit – à part nous.

Eric Heinze est Professeur de Droit à l’Université de Londres et conseiller auprès du projet “Get the Trolls Out”. L’oeuvre la plus récente de Heinze, Hate Speech and Democratic Citizenship (Discours de la Haine et Citoyenneté Démocratique), vient d’être publié par Oxford University Press.