L’accueil des migrants au cœur de l’Europe

Par Alain David

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La question de l’accueil des migrants n’est pas une question marginale de l’existence européenne. Elle touche aux valeurs fondamentales à l’origine de l’Europe.

Depuis 2014, 16 000 migrants se sont noyés dans la Méditerranée en tentant de venir en Europe. Ce fait qualifie tragiquement l’ambiguïté qui pèse sur le mot « Europe » en mettant à jour une espérance doublée d’une désespérance. Espérance pour une vraie vie, plus humaine parce qu’européenne. Et désespérance de ceux qui, ayant affronté d’inimaginables dangers, s’exposent à être renvoyés dans un pays d’origine, réputé « sûr », mais où pourtant la défaillance d’un État, ou simplement l’extrême pauvreté, ne permettent pas d’assurer une vie digne de ce nom. Désespérance alors, également, pour les Européens eux-mêmes contraints par ricochet à douter de leur modèle de civilisation (avec de surcroît le fait que ce modèle plie devant le défi de la mondialisation).

Un nom propre pour l’humanité

Désespérance qui est pourtant, redisons-le, l’envers d’une extraordinaire espérance. Car l’Europe est un nom exaltant qui représente bien davantage que l’excroissance géographique du continent asiatique. Princesse aimée d’un dieu de la mythologie grecque, elle donne, selon Novalis, génie inspirateur du romantisme allemand, son sens et sa dynamique à toute une civilisation marquée par le christianisme. Un siècle plus tard Nietzsche plaidant pour une foi d’au-delà des religions, voudra y reconnaître l’expression par excellence d’une humanité en marche vers son propre dépassement.

« L’humanité est elle-même lorsqu’elle s’élève vers l’Universel. »

Et en pleine tourmente nazie, Husserl, fondateur de la phénoménologie et maître de Levinas, fera de l’Europe le nom propre d’une humanité animée « téléologiquement » (c’est-à-dire selon une finalité qui la définit) par le souci de la vérité. Autrement dit, quoi qu’il en soit de la géographie ou des cultures particulières, l’humanité est elle-même lorsque s’affranchissant de ses enracinements, elle s’élève vers l’Universel. Un Américain, un Chinois, sont aussi européens que cet esclave (pourtant non grec) à qui Socrate faisait redécouvrir par quelques questions bien posées les vérités mathématiques les plus difficiles de son temps.

L’Europe et la question de l’autre homme

Cet idéal rencontre pourtant des objections fortes inhérentes à l’histoire européenne elle-même : sous la forme de l’événement du nazisme, qui en constitue le désastre – et ce sera, en 1942, peu avant son suicide au Brésil, le long cri de désespoir de Stefan Zweig, dans son livre testament, Le Monde d’hier, sous-titré Souvenirs d’un européen. Sous la forme également de cet autre événement européen, que fut la colonisation, sur quoi Levinas observe que la juste demande d’égalité et de dignité émanant de multiples cultures protestant contre la violence de l’ethnocentrisme européen, est encore d’essence européenne : l’universalité est donc moins celle de la connaissance que celle associée à la reconnaissance de la dignité de l’autre homme. En termes lévinassiens, le sort de ce qu’est l’Europe tient tout entier dans ce rapport à l’autre homme, à celui qui n’est pas d’ici. C’est ce que nous serons en mesure de faire de la question des migrants qui, bien davantage que notre réussite économique, porte, avec notre destin, l’espérance européenne.

Sources philosophiques et littéraires

Novalis, Europe ou la chrétienté, 1799.

Nietzsche, Le gai savoir, 1882. « Nous sommes en un mot de bons Européens. (…) Le OUI caché en vous est plus fort que tous les NON et tous les PEUT-ÊTRE dont vous êtes malades avec votre époque : et s’il faut que vous alliez sur la mer, vous autres émigrants, évertuez-vous en vous-mêmes à avoir – une foi ! »

Kant, l’impératif catégorique : expression d’un commandement universel et inconditionné, dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785. « Agis de façon à traiter l’humanité dans ta personne comme dans celle de tout autre toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen. »

Husserl, La crise de l’humanité européenne et la philosophie, 1936.

Levinas, L’humanisme de l’autre homme, 1972.

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