Le Dossier Elie Ezra (Épisode 3/3)

Par Dr Pierre Mathern, membre de la LICRA Saint-Étienne

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CHAPITRE III

Conséquences de la politique de Vichy sur l’ensemble du système scolaire

Nous avons insisté sur les conséquences vis-à-vis des grandes Ecoles des lois sous Vichy, entre 1940 et 1944, cela ne doit pas nous faire oublier le régime des universités, des établissements secondaires et primaires, appelées alors : « l’école élémentaire ». En métropole les conséquences du numerus clausus concernant les études supérieures s’appliquèrent tout aussi fermement aux universités qu’aux grandes écoles.

Les 3 % concernaient de la même façon les étudiants voulant s’inscrire dans les diverses facultés, et certains furent même dans l’obligation d’interrompre leurs études en cours de cursus, comme par exemple en faculté de Droit ou de Médecine, ce qui, pour cette dernière concerna des étudiants de quatrième ou cinquième année, à un niveau d’étude où la sélection était amplement terminée. 

Nous retrouvons bien ici toutes les « finasseries » des autorités pour bloquer les israélites aux portes de l’université. Le numerus clausus sera calculé, notamment en médecine, sur la base des effectifs de 1940-1941 et non pas de 1938-1939 beaucoup plus nombreux (2800 vs 4800), 85 étudiants juifs seulement seront admis en faculté de médecine de Paris pour les 145 demandeurs. Parmi les « élus » de la faculté des sciences une dizaine ne se sont pas inscrits, comme le rappelle Claude Singer*, certains sont passés en zone sud, un autre étant « hébergé » au camp de Pithiviers, il ne pouvait donc pas s’inscrire dans les délais. Jérôme Carcopino précisa que tous devaient être éliminés [des listes]. Toutefois, par la loi des plus grands nombres, ces éliminations furent certainement plus drastiques à l’admission des grandes écoles qu’à l’université. En 1941 3787 candidats se sont inscrits à la faculté de médecine de l’université de Paris, 51 furent non-admis par le numérus clausus (soit 1,34 %). Comme nous l’avons vu précédemment, lors du concours de la seule école des Mines de Saint Etienne, 34 candidats juifs furent éliminés cette année-là à la seule inscription, et aucun ne put entrer à l’école en 1941 et 1943, officiellement.

Nous sommes ici en métropole, pour l’Algérie l’application des textes fut plus étendue et plus rigoureuse. Avant même la publication des textes antisémites le rectorat prit les mesures touchant l’enseignement secondaire et primaire, sous la pression des militaires mais surtout de la population non-juive plus féroce que les politiciens vichyssois : c’est le « 0 % » d’étudiants juifs en médecine et pharmacie que les étudiants « normaux » revendiquaient. Pour les écoles secondaires c’est 14 %, puis 7 % que le numérus clausus fut demandé pour toutes les écoles publiques, même pour les maternelles ! Des écoles spécifiquement juives furent alors proposées,(Albert Camus y enseigna 1 an), puis interdites. C’est bien l’inculture des populations juives que proposaient les Darquier de Pellepoix, les Hardy, Weygand, le Maréchal lui-même ! Heureusement en métropole, cette politique ne put jamais s’appliquer telle quelle, mais certains y pensaient…

Les témoignages des enseignants eux-mêmes révoqués parce que juifs sont poignants, pour exemple, celui de Fernande Bloch :

« Mes chères enfants, c’était aujourd’hui ma dernière journée de classe parce que je suis juive et je tiens à vous faire mes adieux. Je vous quitte avec la joie de vous avoir donné tout ce que je devais vous donner (l’enseignement et mon cœur), avec la joie aussi de vous savoir toutes affectueuses et désireuses de bien faire.» (cité par Claude Singer)

L’Afrique du Nord ne possédait qu’une seule université, celle d’Alger. En 1942-1943, pour la seule faculté de médecine, 127 candidats juifs furent rejetés (51 à Paris), et, globalement, 342 pour toute l’université (94 à Paris). Que ce soit en métropole ou à Alger, les évictions furent en pourcentage très différentes d’une université à l’autre. À Alger l’application du numérus clausus précéda les textes de Loi, sous la pression très forte des étudiants nationalistes criant non aux « envahisseurs concurrents ». Ce sera donc sous la pression de la rue, l’efficacité des hommes de l’administration coloniale et des militaires, que ces mesures supplémentaires, concernant toute l’organisation scolaire, vont très rapidement et brutalement s’appliquer. Au lendemain de l’abrogation du décret Crémieux, craignant des manifestations des « juifs indigènes » (c’est ainsi qu’ils furent alors nommés), des mitrailleuses furent installées dans les points névralgiques de toutes les grandes villes d’Algérie. Le décret Crémieux sera rétabli en octobre 1943, soit 11 mois après le débarquement des alliés en Afrique du nord, le général Giraud traina alors un peu les pieds pour acter ce rétablissement.

Conclusion

Pourquoi se promener dans ces destins, parfois funèbres, parfois exceptionnels ? Pour mener leurs études à bien, ces jeunes nés au début des années 20, ont connu des situations incroyablement dangereuses, certains y laissèrent leur vie, comme Francis Baulier fusillé par la GESTAPO de l’école des Mines de Saint Etienne (P 1941), ou  André Bollier (X P 1938), presque son homonyme, entré à Polytechnique à tout juste 18 ans, pris par la GESTAPO, torturé puis échappé et repris en juin 1944, il se suicida pour ne pas retomber dans les mains de ses tortionnaires, rue Viala à Lyon. Mais il y eut aussi ceux qui obtinrent des dérogations, bien qu’étrangers, mais en adhérant à la LVF, comme Henry Ziéglé.

La précocité intellectuelle de ces personnages, chacun sujet brillant, nous laisse à penser qu’ils étaient peut-être un peu trop jeunes pour aborder des situations aussi dangereuses. Pour ceux qui ont survécu, beaucoup ont réalisé des carrières exceptionnelles. En face d’eux, une administration parfois tatillonne, mais surtout cynique, comme celle de certains cadres de l’école polytechnique, ou du rectorat de Lyon qui dénonça, sans que les forces d’occupation ne l’exigent, deux étudiants juifs, René Ochs (ENS L 1940) et André Bloch (ENS L 1939), le 25 janvier 1943, mais ils purent s’enfuir du train qui les emmenait … je ne sais où ? Il y eut aussi de courageux gestionnaires comme Georges Bruhat à L’ENS qui le paya de sa vie. À l’école nationale des Mines, le directeur, Descombes ou Neltner son adjoint et lui-même directeur dès 1943, surent faire « oublier » certains élèves israélites et, ou, membre de la résistance.

Au vu de tous ces destins dramatiques, que devint le candidat Ezra ? Comment retrouver son parcours après son amère désillusion de 1942 ?

Il nous a été possible de retrouver presque toutes les coordonnées des différents protagonistes, sauf celles d’Elie Ezra. Sur des banques de données nous avons retrouvé 21 familles Ezra en France métropolitaine et à la Réunion. Nous avons tenté de contacter ces 21 familles, sans résultat probant concernant notre candidat, qui a pourtant bien existé. Finalement, nous avons choisi de ne pas l’identifier clairement. Il restera, comme cela, un nom générique, le symbole de tous les candidats israélites qui ont eu à souffrir de cette discrimination, où, chacun pourra s’identifier et prendre une place laissée vacante par défaut.

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