Les bénévoles de l’humanitaire appellent… à l’aide ! #DroitDeVivre

Quatre organismes délégataires de service public et une cinquantaine d’associations gèrent le quotidien
de 65 000 demandeurs d’asile. Enquête sur les défaillances de l’Etat et les restrictions budgétaires qui handicapent l’action des bénévoles de l’accueil en France.

Ainsi, le 23 octobre 2015, le dernier grand campement parisien de réfugiés installé dans le lycée Jean-Quarré (19 arrondissement de Paris) a été évacué par les CRS. En août dernier, ils étaient 200. Mais ce sont au final 1 308 personnes qui sont montées dans 33 cars pour gagner des centres d’hébergement d’urgence éparpillés dans toute la France, jusque dans l’Allier.

La situation était devenue intenable. Les bagarres se multipliaient. Des personnels de France Terre d’Asile (FTDA) – considérée par les autogestionnaires maîtres des lieux comme une organisation « collabo » – avaient été molestés. Même les gens d’Emmaüs ne pouvaient plus y pénétrer. Pire, il y avait des risques d’épidémie.

« Environ 25 000 réfugiés (1/3 des demandeurs d’asile…) se retrouvent livrés à eux-mêmes. »

Fin septembre, la justice avait donc requis l’expulsion des squatters, la quatorzième depuis le mois de juin. Mais FTDA et Emmaüs ne pouvaient rester indifférents au sort des exilés, même chassés des lieux.
Elles ont donc, ensemble, travaillé dans l’urgence avec les pouvoirs publics, la Mairie de Paris et l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra), pour trouver une solution de sortie et de relogement convenable, en dehors de la police, propre à apaiser les inévitables tensions provoquées par toute expulsion.

LES PRÉCÉDENTS DES RÉFUGIÉS ESPAGNOLS ET HONGROIS…

Le dénouement de l’occupation du lycée Jean- Quarré illustre bien la capacité de réaction d’un secteur qui, depuis 1936, à l’instar de la Cimade, s’est impliqué dans la tradition française d’accueil des hommes, des femmes et des enfants en danger. Paradoxe des temps ! Qui, en 2015, a rappelé au Hongrois Viktor Orban que la France, en 1956, n’avait pas érigé de murs et de réseaux de barbelés protégés par l’armée pour empêcher ses concitoyens durement réprimés par les communistes de se réfugier en France ? Bien au contraire ! Des plus grandes villes aux plus petites campagnes, la France entière s’était mobilisée pour héberger, nourrir et défendre les migrants hongrois. Vingt années auparavant, les organisations de défense des droits de l’homme, la Lica au premier rang, avaient manifesté pour que la République accueille dignement les républicains espagnols, les Allemands antinazis, les Italiens antifascistes et les juifs persécutés comme peuvent l’être maintenant les Syriens, les Irakiens, les Erythréens et tant d’autres.

LES RAVAGES DE L’AUSTÉRITÉ

En 2015, le paysage d’ensemble des quatre grands gestionnaires de l’hébergement et de la cinquantaine d’associations qui œuvrent en faveur des réfugiés apparaît peu lisible aux yeux du grand public. Même les spécialistes ne savent pas vraiment qui fait quoi. Une chose est sûre : leur positionnement s’est compliqué. La qualité de l’accueil officiel des demandeurs d’asile s’est racornie. Certes, sur le papier, l’Etat doit loger et aider – allocation financière et aide médicale – tous les réfugiés qui se sont inscrits officiellement comme demandeurs d’asile.

Sur le terrain, ces belles intentions se heurtent à la rigueur budgétaire, à la frilosité des pouvoirs publics confrontés aux surenchères nationalistes et sécuritaires et, last but not least, à une précarité croissante qui complique l’attribution de places en centres.

« Il manque aujourd’hui 25 000 lits pour satisfaire les besoins » Pierre Henry, France Terre d’Asile.

Dans un monde idéal, l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) ne devrait pas avoir beaucoup de mal à répartir les exilés entre les différents Centres d’accueil des demandeurs d’asile (Cada) et hébergements d’urgence, le temps qu’ils obtiennent (ou non) leur statut de réfugiés. Le problème est que les grands organismes qui bénéficient d’une délégation de service public et de subventions d’Etat pour développer et gérer l’hébergement des migrants – Adoma Sonacotra, Coalia, Forum Réfugiés et FTDA – manquent dramatiquement de places. Même si tous réussissent à étoffer leurs offres, entre les 25 000 places en Cada et les 20 000 des établissements d’accueil d’urgence, il manque aujourd’hui 25 000 lits pour satisfaire les besoins.

TOUS LES COMPTES SONT À REVOIR

La situation pourrait encore s’aggraver. Certes, entre l’engagement des communes volontaires, le recensement des bâtiments disponibles et une franche accélération de la procédure Ofpra, Paris a mis le paquet pour accueillir les Syriens, les Irakiens et les Erythréens « relocalisés » par Bruxelles.

Il reste que, pour le moment, les « réfugiés Hollande » sont à peine plus de 400. Une goutte d’eau par rapport aux 33 000 qui devraient officiellement débouler en France dans les deux ans, en provenance d’Allemagne, d’Italie et de Grèce.

Même si l’Etat prévoit de créer 15 000 places supplémentaires d’ici à 2017, Forum Réfugiés note : « Le modèle des Cada, pourtant présenté comme la référence […], est – provisoirement ? – écarté, pour des motifs budgétaires, au profit d’un dispositif plus léger. »

L’ensemble du secteur n’en fait pas moins ses comptes. Tenir les promesses du « plan Migrants » permettra de satisfaire les besoins actuels a minima. Le nombre des domiciliations – la démarche préliminaire à toute inscription en préfecture – a triplé entre mai et septembre 2015. Problème : si les « réfugiés Hollande » ne bénéficient pas d’un traitement à part et se branchent sur les mêmes circuits que les 65 000 demandeurs d’asile « ordinaires », le système pourrait exploser.

Aujourd’hui, avec un temps de séjour de 15 mois dû à la lenteur du traitement des dossiers, les rotations en Cada sont extrêmement lentes:de4à5mois de patience avant qu’un hébergement se libère. Ainsi, en permanence, 25 000 réfugiés (mais leur nombre pourrait enfler !) se trouvent donc livrés à eux-mêmes. Qu’ils logent chez des parents, dans des squats, dans des campements sauvages ou qu’ils atterrissent dans la rue. Privés de tout. Accusés, quand on arrive à leur trouver un point de chute provisoire en centre d’accueil,

de piquer la place d’un précaire français ! Comment tous ceux-là se débrouilleraient-ils pour survivre, se loger, s’habiller, manger, s’exprimer, effectuer leurs démarches, remplir leurs papiers et faire les premiers pas d’un parcours d’intégration compliqué si un réseau associatif dense ne s’occupait pas d’eux, en suppléant les carences de l’Etat ? S’il n’y avait pas cette nuée de bénévoles toujours présents sur la ligne de front malgré la fatigue et le découragement.

GRANDS ET PETITS COLLECTIFS

Les associations n’ont pas toutes la même surface. Deux « généralistes » tiennent le haut du pavé : le Secours catholique-Caritas France et le Secours populaire. Claire Sabah, chargée de projet au département Accueil et Droit des étrangers du Secours catholique, note : « Notre fond de jeu, c’est l’emploi et l’intégration. » Côté hébergement, l’association confessionnelle réfléchit aussi à la façon de gérer les logements que des propriétaires privés, émus par l’appel du pape à aider les réfugiés et la photo du cadavre du petit Aylan Kurdi échoué sur une plage turque, ont proposé de lui confier. Elle s’appuie aussi sur de plus petites associations spécialisées dans l’accueil familial, comme le Réseau d’accueil des immigrés de Lille.

La qualité de l’accueil officiel des demandeurs d’asile s’est racornie.

VISION D’ENSEMBLE

Devant l’ampleur des besoins, la mise en commun des savoir-faire et le recours aux spécialisations des acteurs sont devenus une nécessité absolue. La coopération peut être bilatérale, comme le soutien matériel (nourriture et vêtements) et financier apporté par le Secours populaire du Nord-Pas-de-Calais à Salam, qui s’occupe des réfugiés de Calais.

Elle peut être infiniment plus ramifiée. Le collectif qui s’est créé dans le Val d’Oise suite au démantèlement du campement parisien de La Chapelle comprend le Secours populaire (nourriture et vêtements), le Secours catholique (apprentissage du français), Médecins du monde et la Cimade (aide juridique, papiers). Mais le vent a fraîchi. Les organisations les plus dépendantes des subventions publiques craignent de devoir recadrer leurs activités. Rigueur oblige. Sans le sou, l’Etat et les collectivités locales voient de moins en moins l’intérêt de financer des activités non quantifiables à leurs yeux, comme l’apprentissage du français ou le suivi psychologique. Se multiplient ainsi les appels d’offres qui mettent en concurrence les associations sur des projets très cadrés. Au risque de déchirer les liens de confiance que le milieu associatif a tissés depuis des années.

LES MENACES DE LA COUR DES COMPTES

Un récent rapport de la Cour des comptes préconise, lui, de réduire l’encadrement des réfugiés dans les Cadas et de supprimer l’accompagnement dont ils bénéficient au profit d’une gestion plus centralisée. « Quand les budgets sociaux baissent constamment, comment parler d’intégration ? », s’insurge Pierre Henry. Le directeur général de FTDA – qui assure, à des prix défiant toute concurrence, un accompagnement de qualité de ses pensionnaires – appelle à « une vision d’ensemble inscrite dans la durée », qui aille de l’accueil à une réelle préparation à l’intégration.
Et de prévenir : « Les dépenses sociales qui ne seront pas mises sur une telle politique calme et réfléchie seront multipliées au moins par trois quand il y aura le feu au lac. »

Georges Dupuy


La loi du 15 juillet 2015

Ce qui change :

  • Le demandeur n’a plus besoin d’une domiciliation. – Le formulaire destiné à la préfecture a été simplifié. Le rendez-vous à la préfecture aura lieu dans les trois jours ouvrés. L’attestation de demande d’asile est valable jusqu’au recours CNDA.
  • Ceux qui ne sont pas hébergés sont orientés vers une plateforme d’accueil qui assure notamment les missions d’aide au formulaire Ofpra, d’orientation vers un hébergement d’urgence, d’aide matérielle d’urgence et d’accompagnement vers les différentes autres aides.
  • Le demandeur est entendu en présence d’un traducteur et, s’il le souhaite, d’un avocat ou d’une association habilitée. – Les recours Cnda sont suspensifs de toute mesure d’expulsion.