« Les échoués », tout est dans le titre

FESTIVAL D'AVIGNON - Au Petit Louvre, salle Van Gogh, 23 rue Saint-Agricol à 18h45 (relâche les 10 et 24 juillet), durée 1h10.

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Avignon 2019 – Episode 5 – Extrait du n° 677 de juin 2019 du Droit de vivre

Une pièce coup de poing, adaptée d’un roman de Pascal Manoukian, qui nous emmène dans la réalité violente, désespérée, et pourtant sans misérabilisme, de trois migrants et du monde -le nôtre, celui d’européens ayant la chance de vivre une période de paix- tour à tour empli d’humanité et de la bassesse la plus méprisable.

« Être amené dans un lieu, dans un état que l’on n’a pas choisi, et s’y installer. Se heurter à un obstacle social, moral, économique ou intellectuel et ne pas réussir à le surmonter ; subir un échec ; avorter, rater, manquer, tomber. » : voici quelques définitions du verbe échouer qui caractérisent bien l’état de ces trois migrants d’horizons différents, mais rendus à un statut de sous-hommes par les bourrasques de la vie.

Franck Mercadal, qui signe l’adaptation, la mise en scène et l’interprétation de la pièce, réussit évidemment un tour de force, en interprétant à lui seul une vingtaine de personnages (les trois migrants, l’informaticien qui les embauche pour repeindre un appartement et qui se révèle être un homme de cœur, le chinois qui les choisit comme un maquignon sur le second marché des déclassés prêts à tout pour envoyer de l’argent au pays, la jeune fille excisée et infibulée partiellement réparée dans l’arrière-cuisine d’un vétérinaire, la petite fille qui impose avec candeur à ses parents de les emmener voir la mer à Houlgate, entre autres). Mais ce n’est pas dans cet exploit que Franck Mercadal nous impressionne le plus : c’est bien plutôt dans la somptueuse humanité qu’il prête à ces personnages, qui tous (ou presque) vont, face à l’adversité, apporter, à leur façon et selon leurs moyens, un coup de main, un emploi, un geste qui sauve, un repas, et surtout, surtout, un regard, qui rend à chacun son statut d’être humain.

Le véritable sujet de la pièce se trouve dans l’entraide et l’amitié qui vont lier ces trois hommes, échoués sans papiers sur un rivage dont ils parlent tout juste la langue, vivant ensemble, cachés dans les bois. Virgile, le Moldave voudrait sauver sa famille de la misère en la faisant venir en France ; Chanchal, le Bangladais doit envoyer au pays de quoi faire vivre sa famille ; Assan, le Somalien vient faire réparer sa fille meurtrie par une culture ancestrale et vouée à une vie privée de toute liberté. Ils vont dépasser leurs peurs et scinder leurs forces pour, tour à tour, s’épauler, se porter secours, s’accompagner dans les démarches ardues et les situations désespérées, malgré leurs différences de culture (« Tu sais qu’il y a des Noirs dont le rêve est d’immigrer en Moldavie ? Même ta misère leur fait envie ! » avoue Assan à Virgile) animés par la certitude et le réconfort de trouver une humanité commune chez l’autre.

 Les personnages qui gravitent autour d’eux nous ressemblent. Ils ont peur de ces hommes, tout en sentant que cette peur est réciproque. Ils voudraient les aider, mais pas au détriment de leur confort ou de leur sécurité. Ils les plaignent, mais préfèrent fermer les yeux sur leurs difficultés, qui les renvoient à leur propre vie privilégiée et à la culpabilité qu’ils ressentent.

Une pièce douce-amère, vibrante de vérité, qui nous permet d’ouvrir les yeux -et d’y mettre un regard- sur l’autre, qui pourrait être nous.

Alexandra Demarigny


Les échoués, Pascal Manoukian, Editions Points, Paris, 2017, 7,50 euros.

Extrait : « Les animaux et les clandestins ont des besoins communs : vivre cachés au milieu des vivants, à proximité d’une source d’eau et de deux lignes de fuite. »

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