« Les nouvelles formes émergentes de racisme » : débat du Cercle de la Licra avec Michel Wieviorka et Pap Ndiaye

Racisme théorique, racisme vécu

Michel Wieviorka a rappelé les 2 grands courants de la sociologie du racisme :

  • Le racisme social, selon lequel certains individus sont considérés comme inférieurs à d’autres en raison de leurs caractéristiques physiques, est le plus ancien des racismes, hérité de la colonisation et des théories racialistes de la fin du XIXème siècle. Le vieil antisémitisme et le racisme anti-Noirs en sont des exemples.
  • Le racisme culturel, tel qu’il est théorisé dans les années 1980 aux Etats-Unis, repose sur une idéologie d’exclusion de groupes humains qui seraient « culturellement différents ». Un exemple actuel de ce type de racisme est le racisme anti-musulmans.

Pour Pap Ndiaye, lutter contre le racisme doit passer par sa déconstruction historique. Il situe l' »invention du racisme » à la fin du XVème siècle en Europe, époque à laquelle a commencé la colonisation à grande échelle et l’exploitation d’une partie des populations des territoires colonisés dans un but d’appropriation des richesses et de la force de travail des individus. L’historien souligne que cette période est contemporaine de l’expulsion des juifs d’Espagne.

Pap Ndiaye et Michel Wieviorka lient ces théories à la réalité actuelle et vécue du racisme. Le sociologue souligne la prégnance du racisme institutionnel en France, souvent dénoncé, qui est synonyme d’exclusion de certains groupes de domaines entiers de la vie publique, intellectuelle et professionnelle. Pap Ndiaye rejoint cette analyse en précisant que pour les groupes minoritaires, le racisme va au-delà de l’insulte raciste : il recouvre tout un champ de discriminations.

« Nouveaux » racismes

Interrogés sur les résultats du rapport 2013 de la CNCDH, Michel Wieviorka et Pap Ndiaye reviennent sur les « nouveaux » racismes. Le sociologue note d’abord l’explosion du racisme anti-Noirs depuis 2005 en France : les émeutes dans les banlieues ont vu le retour d’un vocabulaire propre au racisme social trouvant ses racines dans la colonisation (utilisation du terme « sauvageon »). Il attribue également les insultes dont a été victime Christiane Taubira en octobre 2013 à ce type de racisme.

La « nouveauté » du racisme anti-Roms a également été relativisée par Michel Wieviorka, qui a toujours constaté une virulence particulière de ce racisme (« animalisation des Roms ») au cours de ses recherches. Il relève toutefois une spécifité de ce groupe face au racisme : alors que les groupes minoritaires se sont organisés en associations et groupes de pression, les Roms ne bénéficient pas d’un tel appui et doivent compter sur d’autres pour se défendre.

Enfin, le « nouvel » antisémitisme a été évoqué à l’aune de l’analyse du public très disparate de Dieudonné M’bala M’bala, qui réunit la vieille extrême-droite, des jeunes d’origine maghrébine qui sont sensibles à l’instrumentalisation idéologique du conflit au Proche-Orient, des personnes originaires d’Afrique subsaharienne ou des Antilles, séduits par le discours de concurrence victimaire de Dieudonné M’bala M’bala (« Les juifs ont le monopole de la souffrance ») et des antisémites d’extrême gauche, qui confondent sionisme et capitalisme.

Enseignements républicains

Pap Ndiaye et Michel Wieviorka confrontent leurs analyse à la réalité du modèle républicain français. Pap Ndiaye relève une remise en cause du « républicanisme rigide » en France, qui impose de se conformer à des façons d’être et de paraître. Pour lui, la République doit répondre au paradoxe minoritaire, qui consiste à permettre aux groupes minoritaires d’être « à la fois visibles et invisibles », c’est à dire de pouvoir exprimer leurs singularités, sans pour autant être traités de manière différente de la majorité des individus de leur pays.

Michel Wieviorka appuie cette réflexion en prônant un « multiculturalisme modéré », qui permet de reconnaître les particularismes tout en étant respectueux des valeurs universelles qui fondent la vie publique.

Enfin, pour l’historien et le sociologue, interrogés sur la liberté d’expression et ses limites, il ne faut pas accepter l’expression du racisme, qui n’a pas sa place dans la vie collective. Michel Wieviorka appuie cette affirmation en disant que si l’on permet l’expression du racisme, il aurait ainsi en tant qu’enseignant « le droit de former des jeunes esprits au racisme ». Une démonstration efficace du danger de la libération de la parole raciste. 

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