Les réfugiés, aux sources de l’antiracisme

« Le Juif, exilé politique dont la seule opinion subversive est son origine juive ».

Dès ses origines, la LICRA a été en première ligne du combat pour la défense du droit d’asile. Bernard Lecache, fils d’un réfugié ukrainien, en a fait une priorité de l’action de l’association. Lors du procès Schwartzbard, il est retourné en Ukraine enquêter sur l’ampleur de l’antisémitisme et ses conséquences sur des populations entières contraintes de quitter leur pays.  

Lazare Rachline, membre du comité central de la LICA, décrit la situation en ces termes dans le Droit de Vivre de mars 1932 et la spécificité de l’antisémitisme en Europe :

« Nous ne faisons, qu’on me comprenne bien, la différence entre les refoulés juifs et non-juifs, mais il faut reconnaître que la situation est tout à fait spéciale pour les Juifs. Ceux-là ne viennent presque jamais, comme les autres, avec un contrat de travail pour six mois ou un an, temps au bout duquel, si le contrat n’est pas renouvelé, on les renvoie chez eux. Mais le Juif, lui, n’a pas de chez lui, il est venu en France pour échapper à l’enfer, il est, dans le vrai sens du mot, un exilé politique, exilé volontaire dont la seule opinion subversive est son origine juive ».

L’enjeu pour L’enjeu pour la LICA est de montrer aux autorités que ces « réfugiés du racisme » sont éligibles au titre de « réfugiés politiques » et au droit d’asile qui figure dans notre droit depuis 1793. La Ligue demande que les réfugiés fuyant les pogromes et les persécutions antisémites puissent bénéficier du passeport Nansen, du nom de ce passeport permettant aux apatrides, depuis 1922, de pouvoir circuler plus facilement dans les pays membres de la SDN et qui fut le premier instrument juridique utilisé dans le cadre de la protection internationale des réfugiés.  

Lors de la Conférence internationale sur le droit d’asile, qui se tient à la mairie du 5ème arrondissement de Paris du 20 au 21 juin 1936, la LICA obtient des avancées importantes de l’évolution du droit en faveur des heimatlos, réfugiés d’Allemagne en France : délivrance d’un certificat de réfugié politique, un titre d’identité servant à la fois de carte d’identité autorisant

le séjour et de passeport permettant la libre circulation dans les pays signataires de la convention du 2 juillet 1936, bienveillance particulière pour l’octroi de cartes de travailleurs.

En décembre 1938, lors de la fondation de la loge « L’Abbé Grégoire » de la Grande Loge de France, Bernard Lecache et Lazare Rachline lient la question antiraciste à celle des réfugiés en se proposant de « Rechercher les bases d’une législation plus humaine en faveur des réfugiés politiques et des étrangers vivant honorablement en France et réparer par des moyens de conviction la disparition de tous les préjugés, notamment de ceux qui font apprécier les hommes non pas d’après leur valeur mais selon la race ou la collectivité dans laquelle ils se trouvent situés ».

La LICA, association de secours aux réfugiés

La défense des droits réfugiés est, dans les années 30, une activité centrale de la vie de la LICA : aide caritative, aide administrative et assistance juridique.

Dès l’été 1929, alors que ses statuts viennent d’être officiellement déposés en juin 1929, la LICA décide la création d’un conseil juridique pour assister les personnes « apatrides » qui se présentent à ses bureaux.

En 1930, la LICA crée une « Commission du droit d’Asile » chargée d’aider à la régularisation des réfugiés qui, de plus en plus nombreux, arrivent pour la plupart clandestinement en France. A l’époque, ce sont principalement des Polonais, des Roumains et des Hongrois qui se frappent à la porte de la LICA (30 à 40 personnes chaque soir sont reçues).

En 1939, la France doit faire face à un afflux inédit de réfugiés (30 000 « légaux » auxquels il faut ajouter 15 000 illégaux, pour la plupart juifs, et 500 000 espagnols).

Engagée aux côtés des Républicains espagnols, la LICA, dont plusieurs centaines de ses membres se sont engagés dans les Brigades internationales, s’engage aussi pour l’accueil des réfugiés espagnols chassés par l’avancée du fascisme. « Ouvrez vos coeurs à ces victimes, ils ont des droits sur nous », s’écrie Paul Perrin en 1937 devant l’arrivée de centaines d’enfants sur l’Ile d’Oléron et ayant fui Bilbao.

Le comité central de la LICA décide à la même période du lancement de plusieurs opérations emblématiques : l’opération « Camion de la Lica », qui permet de collecter des vivres, des vêtements chauds, des couvertures, des médicaments ; l’opération « 150 lits », décidée par le permet de secourir notamment des enfants venus du pays basque et de Catalogne.

Faire face au rejet

Très tôt, la LICA exhorte la SDN à prendre le sujet à bras le corps et à l’échelle de l’Europe pour éviter que ne s’installe durablement en Europe le racisme et l’antisémitisme. En septembre 1933, alors que les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne et que le nombre de réfugiés s’accélère, Bernard Lecache écrit au secrétaire général de la SDN pour l’alerter sur le risque de xénophobie et la nécessaire répartition de ces migrants : « Cet afflux considérable de réfugiés provoque dans ces pays un danger de xénophobie qu’il importe d’écarter et nous estimons qu’il est du devoir de la Société des Nations d’assurer une équitable répartition de ces fugitifs, entre tous les pays qui en sont membres, de manière à ce que la présence de ces réfugiés ne puisse donner sujet à aucun mécontentement ».

Le rejet de l’autre prolifère dans la société. Les Ligues d’extrême-droite appellent à “foutre dehors les métèques” et défilent dans les rues aux cris de « La France aux Français ».

A la France, les réfugiés reconnaissants

Mais la LICA ne se contente pas d’organiser l’accueil des réfugiés. Elle les invite à défendre les valeurs de la France dans un contexte où la paix était menacée. A des fins d’exemplarité et d’identification aux valeurs de la République, la LICA lance le 27 septembre 1938, en pleine crise de Munich, un appel aux réfugiés étrangers pour qu’ils s’engagent aux côtés de la France en cas de déclaration de guerre : « J’affirme ma reconnaissance envers la France et m’engage, si elle est menacée, à remplir mon devoir ». 6000 réfugiés répondront à cet appel.

Le droit d’asile, au cœur du combat antiraciste

Après la seconde guerre mondiale, la LICA poursuit son œuvre de défense du droit d’asile. Ses militants défendent les droits de ceux qui demandent à la France qu’une main leur soit tendue : réfugiés du franquisme, refuzniks d’URSS, portugais fuyant le régime de Salazar, grecs accablés par la dictature des colonels, les Boat-People victimes du communisme. En 1979, la LICRA a voté lors de son congrès de 1979 une motion spéciale pour interpeller le gouvernement. Les réfugiés chiliens fuyant la dictature de Pinochet, les kurdes victimes de Saddam Hussein au début des années 1990, les réfugiés d’ex-Yougoslavie fuyant la purification ethnique, les réfugiés du Darfour fuyant la dictature soudanaise de Kartoum, les Syriens, Irakiens et réfugiés du Moyen-Orient depuis la crise politique que traverse cette zone depuis 2011.

« L’accueil des réfugiés est un devoir et un honneur », par Rachel Lindon, membre du Bureau exécutif de la LICRA, déléguée aux réfugiés

Photo Rachel Lindon

En 2016, en pleine crise des réfugiés, la LICRA prend position en soutenant l’accueil des réfugiés. Elle remet à Cédric Herrou, qui porte assistance aux réfugiés dans la vallée de la Roya dans le Sud de la France, son prix de l’année 2017 et Rachel Lindon, explique les fondements de l’attachement de la Ligue au droit d’asile :

« La guerre et le terrorisme ont mis sur les routes d’Europe et les bateaux de Méditerranée des centaines de milliers de réfugiés à la recherche d’un pays d’accueil. Aujourd’hui, nous devons faire face à la plus grande crise migratoire depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Venus de Syrie, d’Irak, de Libye, d’Erythrée, de Somalie, du Soudan, ces populations, au péril de leur vie, veulent échapper au chaos.

Offrir l’asile aux victimes de persécutions a toujours été la marque des civilisations marquées par une certaine idée de l’Homme. Depuis 1793, la France a inscrit dans sa loi le principe du droit d’asile et a constamment ouvert sa porte à ceux qui, contraints à l’exil, lui demandaient refuge.

Notre pays peut s’enorgueillir d’avoir accueilli les arméniens fuyant le génocide, les juifs d’Europe centrale victimes des pogroms et de la montée du nazisme, les italiens chassés par le fascisme, les espagnols persécutés par le franquisme, les portugais opprimés par Salazar, les Chiliens échappant au régime de Pinochet, les Boat People poussés à l’exode par la dictature communiste, les Afghans envahis par les soviétiques et asservis par les Talibans.

Le débat qui règne actuellement dans notre pays sur l’opportunité, ou non, de leur tendre la main est indigne de notre Histoire et des valeurs universelles proclamées par la République. D’aucuns entretiennent volontairement la confusion entre migrants et réfugiés, laissant entendre que la majorité des ressortissants étrangers arrivant actuellement sur notre sol ne seraient pas éligibles au droit d’asile. Pourtant, comme la presse l’a montré cette semaine, 70% des personnes présentes à Calais est éligible à ce droit.

Accueillir les réfugiés n’est ni un fardeau, ni une invasion, ni une honte. Dans les circonstances actuelles, la France ne doit pas manquer à ses engagements et à ses valeurs. Accueillir les réfugiés est non seulement une obligation juridique : c’est un devoir et un honneur. Plus que jamais, la France doit redevenir le havre de paix et de fraternité qu’elle a toujours su être. »