L’Europe ne se résume pas à l’Ode à la joie

Par Mireille Quivy

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La République universelle démocratique et sociale. Procession des peuples européens dans l’union et la fraternité. Lithographie de Frédéric Sorrieu, 1848. Musée Carnavalet, Paris.

La question de la citoyenneté est au cœur de la construction de l’Europe de demain. Elle s’est constituée au fil du temps un terreau collectif commun qui a nourri les textes institutionnels du XXe siècle en les articulant autour des notions d’État de droit, de droits universels de l’Homme, et de démocratie.

À l’heure où fleurissent les crispations identitaires, où s’épanouit un tout-économique qui étouffe le politique, l’Europe semble manquer de cet humanisme fraternel que revendique l’Ode à la Joie, notre hymne commun, poème de Schiller1 transposé en symphonie par Beethoven. Cette conjugaison des esthétiques, emblème séculaire d’une République universelle des arts, fait naître en tout Européen la sensation intime d’un je-ne-sais-quoi familier, enraciné dans un monde culturel survivant en marge de théories et technocraties toujours plus abstraites, déconnectées de la vie de chacun. C’est peut-être dans ce genre de ressenti, qui éveille en nous comme un écho, une résonnance, si ténus ou indéfinissables soient-ils, un sentiment d’appartenance à un « nous » fait d’ici et d’ailleurs, que naît la citoyenneté ; une citoyenneté aux infinis visages humains, qui ne se décrète pas en huis clos, une citoyenneté faite pour se vivre (voir témoignage page suivante).

Dans nombre de pays se fait jour le culte aveugle, ancré dans des récits mythiques, du retour à des blocs étatiques homogènes définis par une unicité ethnique fantasmée. Y adhérer, c’est méconnaître que l’Europe est avant tout la résultante de la convergence et de la confluence historiques d’hommes de toutes origines géographiques, barbares, romains, grecs, orientaux, dans un espace devenu celui de la démocratie, lieu de rencontre des langues et cultures vernaculaires, des distances géographiques ou politiques, des spiritualités et des philosophies. Si l’on devait expliquer la différence entre identité et citoyenneté, peut-être cet aphorisme de Proust pourrait-il en rendre compte : « La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être » [Proust, À la recherche du temps perdu, T10, p. 202].

Manuscrit du poème Ode à la Joie de Schiller.

« Aucun homme n’est une île2 »

Si nous nous voulons citoyens européens, il nous faut œuvrer à « en être » en nous construisant dans et par l’altérité, et nous émanciper des tentations « -exitoires » de repli qui obscurcissent jusqu’à le menacer l’horizon commun. L’important n’est peut-être pas de questionner fédéralisme ou souveraineté, mais pour quelques 500 millions d’êtres humains vivant dans une constellation de démocraties – issues parfois récemment de dictatures – d’apprendre à former une seule et même communauté politique, qui regarde dans la même direction. On ne devient plus citoyen, comme à Rome, en se battant pour une patrie, mais en travaillant à perpétuer la paix, en s’oubliant chaque jour un peu plus pour faire nôtre progressivement ce qui nous est offert d’extérieur à nous – à l’instar des langues, qui se laissent pénétrer par les mots venus d’ailleurs, alors qu’autrefois seuls le latin, le grec, l’hébreu et l’arabe étaient les outils de communication de l’universel.

Ce pourrait être la chance de tous ceux qui, réfugiés, clandestins, immigrés de telle ou telle génération, bi-tri-quadri-nationaux, déçus du siècle, utopistes ou rêveurs impénitents, sont en recherche d’une citoyenneté nouvelle, déconnectée de l’avoir, qui donnerait voix et visibilité à ce qu’ils sont, des citoyens du monde, en mal d’un agir collectif. Cette citoyenneté, loin d’être un diplôme enfermé sous plastique dans un tiroir ou encadré au mur, deviendrait une manière d’exister à leurs propres yeux et aux yeux du monde – sans être par ailleurs inféodée à une communauté préexistante.

1. An die Freude, Friedrich von Schiller, 1785.

Seid umschlungen, Millionen!

Diesen Kuß der ganzen Welt!

Millions d’êtres, soyez reliés par une commune étreinte !

Ce baiser, il est pour le monde entier !

2. J. Donne, Devotions upon Emergent Occasions (1624).

Le citoyen de demain

Le citoyen européen de demain serait-il alors en quelque sorte un citoyen émancipé de son rapport à la nation, à la famille, sans attaches ou déterminations contingentes, le citoyen de partout et de nulle part de Diogène, ou un citoyen acteur qui « n’en est pas » totalement, mais refuse les assignations identitaires et aime, comme Montaigne ou Diderot, s’essayer aux habits des autres nations ?

Être citoyen européen, n’est-ce pas alors se sentir chez soi quelque part, et bien partout, en Europe, voire dans le monde, et avoir le sentiment que l’on y a une place et que l’on y est à sa place, que l’on joue un rôle que l’on a choisi – et non celui qui nous est assigné – dans cette communauté humaine de semblables si fondamentalement différents ? … Bref, que l’on soit enfin un sujet politique qui compte.

« Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. »

Témoignage

« Le rêve de nos pères fondateurs était de construire, sur la base du “marché commun”, une unité européenne, un sentiment, si l’on veut, permettant aux citoyens de cette nouvelle “communauté internationale” de dépasser les conflits et les différences, de se retrouver joyeusement ensemble dans cette nouvelle communauté “européenne”, sans effacer les différences mais en mettant en avant leurs richesses. […] Or, la politique, c’est comme la géologie – sans pression, rien ne se passe.

Il faut remettre les citoyens au cœur du processus démocratique parce que, après tout, ils sont au cœur du contrat social, comme dirait Rousseau.

C’est SEULEMENT, et je ressens le besoin de mettre l’accent sur “seulement”, en impliquant tous les citoyens de tous les États membres et en veillant à ce qu’ils soient engagés, que NOUS (tous les individus) pouvons espérer faire avancer le processus/le rêve européen. […] Personne ne gagne, à moins que tout le monde ne gagne. »

Francesco Calazzo, Journaliste en poste auprès de l’UE, Fonctionnaire senior au Parlement européen

2 Commentaires

  1. Très bon article qui traduit la paresse intellectuelle qui sévit en nos temps de surinformation. Le trouble est dans les têtes.

    Faire le tri. Se détacher, peut-être. Avoir soif de connaissance, sûrement.

  2. J’aime bien la synthèse de Francesco CALEZZO. En quelques lignes il traduit notre ressenti, lui, qui est, lit-on, journaliste et fonctionnaire « senior »…Tout est-là.. . Pour nous qui étions enfants en 40-45, l’idéal européen était devenu quelque chose de sacré. Enfin nous allions vivre sans retour possible à la guerre. Au cours des ans, que « l’institution » ait été criticable , capitaliste au lieu de socialiste, atlantiste, bureaucratique, lobbyiste etc nous importait peu face à l’essentiel: une unité européenne et dans la paix. Cela parait si évident. Les Europhobes n’ont pas connu de guerre. Leur connerie les y amène.

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