L’universalisme est une éthique

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L’Histoire a montré que la science pouvait être convoquée par les idéologies comme source de légitimité. Tous les régimes totalitaires se sont essayés à tordre le bras des médecins, des biologistes, des chercheurs pour leur faire dire ce qui devait être, pour démontrer l’indémontrable et au final pour justifier l’injustifiable. Par tous les moyens, on a tenté de faire de la science l’instrument permettant de hiérarchiser la nature, d’établir entre les hommes ceux qui avaient le droit d’obéir et ceux qui avaient le droit de commander, ceux qui avaient le droit de vivre et ceux qui avaient le droit de mourir. Tous les régimes totalitaires ont eu la tentation de la blouse blanche et de l’eugénisme en même temps qu’ils emmenaient, avec leurs victimes et pour reprendre l’expression de Michel Cymès, « Hippocrate aux enfers ». De cela, nos sociétés ont conservé un réflexe de méfiance à l’égard de tout de ce qui pouvait s’introduire dans notre intimité biologique, jusque dans nos chromosomes et notre ADN.

Les leçons du passé nous ont appris à mettre de la distance entre la science et la politique comme ce fut le cas, dans un même mouvement, entre la religion et la politique : dans les deux cas le mélange est en effet explosif.

Cette situation soulève de nombreuses interrogations, notamment sur notre relation au progrès et notre manière de définir les frontières de notre Humanité. Nous sommes dans un moment historique où il nous faut définir une sorte d’équilibre des valeurs et faire des choix. Dans ce processus, la République a un rôle à jouer : celui d’affirmer une éthique républicaine qui compose avec la nécessité de progrès et celle de ne pas dénaturer ce que nous sommes. Deux écueils nous attendent : celui qui voudrait faire peser exclusivement sur la science la responsabilité de nos choix politiques en matière de nouvelles formes de procréation ou de fin de vie par exemple ; celui qui voudrait dénier à la science tout droit à explorer la terra incognita des connaissances et des savoirs.

« Il importe de construire une éthique de l’universalisme fondé sur la raison, sur la critique et sur le doute. »

Dans les deux cas, un problème majeur a surgi avec la révolution numérique : nous sommes entrés dans l’ère du mensonge, des « fake news », des vérités alternatives. La vérité scientifique est soumise à l’offensive des obscurantistes qui, à grands renforts de réseaux sociaux, tordent le réel pour l’asservir à leur idéologie : qu’il s’agisse des intégristes religieux qui s’arrogent le droit de raconter n’importe quoi sur le cas de Vincent Lambert, qu’il s’agisse des homophobes répandant leur venin sur les questions de procréation, qu’il s’agisse des complotistes qui s’évertuent à transformer nos vaccins en poison, qu’il s’agisse enfin du diktat de certains écologistes fondamentalistes qui, sous couvert de sauver la planète, dérivent vers un discours totalitaire. Partout où la vérité des faits s’abandonne au relativisme, l’économie du mensonge prospère et la raison perd du terrain.            

Nos choix politiques ne peuvent pas être dictés par le chantage de l’obscurantisme qui, sans cesse, voudrait faire accroire l’idée que nous serions, en tant qu’universalistes favorables au progrès, des pourvoyeurs de mort et de destruction. Chacun à sa place, il importe de construire une éthique de l’universalisme fondé sur la raison, sur la critique et sur le doute. Rien ne serait pire que de se satisfaire de certitudes en ces matières si complexes. La science éclaire mais ne décide pas. Elle doit répondre à cette invitation faite par Pierre Mendès France devant les scientifiques réunis lors du célèbre colloque de Caen en 1956 : « Éclairez-nous. Des problèmes qui vous sont familiers nous n’avons qu’une connaissance intuitive mais peut-être extérieure et insuffisante ; nous apercevons bien où doit nous conduire le chemin, nous voyons mal par où le faire passer. Informez-nous des causes et proposez-nous les remèdes. Sans doute n’y a-t-il pas aux affaires humaines de solution totalement satisfaisante, ni qui recueille jamais l’adhésion unanime ; aussi bien ne prétendons-nous pas construire une cité idéale. Puissiez-vous seulement (…) dans la confrontation des idées et grâce à la diversité de vos expériences nous aider à dégager les lignes directrices et, s’il se peut, les modalités concrètes de l’action à mener. »

Mario STASI

Président de la LICRA

Évolutions éthiques et antiracisme

Avec les progrès de la biologie et l’intervention de comités d’éthique chargés de penser les conséquences sociétales des bouleversements des conditions de la naissance et de la fin de vie, un champ immense de réflexion s’ouvre pour la Licra. Le professeur Jean-François Delfraissy, président du Comité consultatif national d’éthique depuis 2016, laisse entendre qu’on va vers une extension de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples homosexuels, mais que l’opinion est encore plus que réticente à la gestation pour autrui (GPA). Il dégage les enjeux de cette évolution ; il explique pourquoi le Comité s’est prononcé pour rompre l’anonymat des donneurs de gamètes, si les donneurs l’autorisent, afin de permettre aux enfants issus de ces dons d’avoir accès à la connaissance de leur origine. En revanche, le Comité ne propose pas de nouvelles dispositions en matière de fin de vie et préconise une application plus large de la loi Claeys-Léonetti trop mal connue.

La philosophie fourbit ses armes pour dénoncer les contradictions de l’idéologie transhumaniste. Jean-Michel Besnier est l’un des premiers à avoir pris la mesure des dangers de cette évolution qui repose sur le passage de l’homme « réparé » à l’homme « augmenté ». Supprimer toute occurrence d’une maladie est un progrès mais sortir des limites de l’identité biologique de l’humain revient à jouer avec le feu. Éradiquer maladie et vieillesse est un gain technologique mais est-ce un gain de sens ? De la réparation du gène à l’amélioration de la performance, les chemins courts débouchent sur l’eugénisme. Se penser comme simple support biologique prêt à être techniquement réaménagé, n’est-ce pas renoncer à l’idée même d’humanité ?

Tous les êtres humains, y compris les vrais jumeaux, sont différents, détenteurs d’un ADN unique.

Des chercheurs chinois ont franchi la ligne rouge en modifiant l’ADN d’embryons humains, faisant ainsi naître les « premiers bébés génétiquement modifiés ». Clonage humain, manipulations génétiques ; pour la Chine, ces techniques sont des progrès qu’il faut mettre en œuvre, mais pour nous ce sont aussi des risques dont il est urgent de prendre la mesure. La faible gouvernance éthique de la Chine en a fait une destination attrayante pour l’exportation de pratiques contraires aux valeurs des pays développés ; un scientifique en quête de gloire se joue des règles éthiques pour créer les premiers bébés génétiquement modifiés de l’histoire. La Chine ne s’interdit presque rien pour s’imposer au sommet des puissances scientifiques.

La Licra ne peut qu’appeler à la prudence en face de telles manipulations. Mais les progrès de la recherche biologique apportent aussi de bonnes nouvelles. Tous les êtres humains, y compris les vrais jumeaux, sont différents, détenteurs d’un ADN unique, particulièrement visible à l’échelle moléculaire. Ces aspects hautement discriminants rendent l’identification des individus non seulement possible, mais aussi incontestable. Du même coup, la notion de race humaine est invalidée et renvoyée à un passé d’ignorance ; la science contribue à établir que les races n’existent pas. Si cela n’élimine pas le racisme, cela lui ôte toute justification scientifique.

Antoine Spire

Rédacteur en Chef du DDV et vice-président de la LICRA

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