Maréchal, le voilà !

Difficile exercice que celui de parler du livre de Zemmour, « Le Suicide français », quand tout le monde l’a déjà fait d’abondance. Que dira-t-on qui n’a pas déjà été dit ? Ce livre, qui caracole en tête des ventes, est un événement dont on ne saurait pourtant faire abstraction au risque d’occulter ce qu’il cache ou révèle. Car il y a autour de lui comme une odeur de fracture sociale à grande échelle : une partie des élites, disons journalistiques et intellectuelles, tient en horreur l’ouvrage, qui pourtant – malgré ou à cause des critiques qui pleuvent – continue à se vendre à l’envi ; mais, plus intéressant encore, il « prend » aussi chez 
toute une catégorie de lecteurs inattendus– artistes, intellectuels, militants… – qu’il séduit au- delà de ses outrances, considérées au pire comme des galéjades excessives.

Citons-les pourtant, ces outrances sémantiques. Zemmour non seulement ne recule pas devant l’usage de termes et d’expressions très choquants, mais il les répète dans un but délibéré de provocation : ainsi les Arabes y sont aussi appelés parfois « bicots », « ratons », « bougnoules » ; on y exalte « la virilité ouvriériste qui rejette les femmelettes et les pédales » ; on y moque le « métissage généralisé et obligatoire des races, des sexes et des genres »… Les mots race ou racial reviennent régulièrement, sans les guillemets qui marqueraient le minimum de distance tenable, indiquant qu’il reprendrait des expressions sans les légitimer !

Ce n’est pas par hasard que ce vocabulaire est ainsi utilisé et réhabilité, parce qu’il est clivant. Zemmour n’a pas peur de l’assumer parce que, selon lui, c’est ce qui parle au cœur du peuple, ce que les classes populaires abandonnées par les élites utiliseraient et dans lequel elles se reconnaîtraient. « Ces expressions vous font peur, vous révulsent ? C’est que vous ne faites pas partie des petits et des sans grade, que vous êtes prolophobe, de ceux qui ont trahi la France et l’ont suicidée. » Voilà ce qu’une courte prosopopée lui ferait dire et qu’il ne démentirait pas

L’incantation du « bienconnu »

Mais venons à ce qui est l’objet de l’ouvrage : l’affirmation principielle du suicide de la France dont ce livre se veut la généalogie. Les signes en sont dénoncés dès l’introduction, dans une liste incantatoire à la Prévert qui saisit le lecteur parce que relevant du registre du bienconnu, qui ne souffre ni analyse, ni preuve : « déclassement stratégique », « pessimisme », « exil des jeunes diplômés », « dégradation de son école, de sa culture, de sa langue, de ses paysages, de sa cuisine même »…

La Marche « des beurs » expédiée en deux lignes

Reprenons et décortiquons l’argumentaire : la France se suicide et Zemmour désigne le coupable, la « scène originaire », mère de la défaite et de la mort annoncée. Il s’agit de « Mai 68 » et de ses « enragés ». Tout ce qui suit serait un effet de cet événement, curieusement qualifié de « médiocre » bien qu’inaugural : mort du Père de la Nation (de Gaulle, bien sûr) ; loi Pleven de 1972 qualifiée de « fin de la liberté d’expression en France » ; loi sur l’IVG de Simone Veil en 1975, « véritable césure historique » qui consacre à la fois la déforestation démographique de la France et la dévirilisation de l’homme qui ne régnera plus désormais en maître sur le corps des femmes ; émergence du « pouvoir gay » en 1985, qui aboutirait à la déconstruction de la famille ; discours de Chirac, le 16 juillet 1995, qui fait enfin cesser la fiction de la discontinuité républicaine entre la IIIe République et le régime de Vichy… Tout y passe…

Soulignons pourtant une quasi-absence, étrange, de ce livre, dont la structure chronologique semble épouser le déroulé des événements : la « marche pour l’Egalité », qu’il nomme exclusivement, pour la communautariser et la déprécier, marche des Beurs, est expédiée en deux lignes : il lui préfère évidemment la victoire footballistique de l’équipe Black-Blanc-Beur de 1998, dont il est plus facile de ridiculiser la grand’messe républicaine. La marche pour l’Egalité aurait-elle été un non-événement ? Ou sa prise en compte risquerait-elle de ruiner cette belle logique ?

On comprend à le lire pourquoi il prend tant de soin à réhabiliter le régime de Vichy et sa prétendue politique de protection des juifs français, qu’il appelle constamment les « Israélites » : si c’était vrai – mais c’est totalement faux, et M. Zemmour ne peut invalider une doxa historique dûment établie par la communauté mondiale des historiens –, alors, en effet, on ne pourrait plus revenir sur ce qui fut une faillite totale de la société, des institutions, des élites et de l’Etat, où il faut peut-être chercher la vraie matrice du déclin, si déclin il y a …

Le régime de Vichy a bien suicidé la France en 1940, parce que les juifs qu’il envoyait vers la déportation et l’extermination avaient cru en la France, en sa République héritière de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : c’est précisément parce qu’ils y croyaient qu’ils allèrent se faire enregistrer comme juifs dans les commissariats et qu’ils furent raflés. Est-ce en mai 68 que la France est « morte » ? Ou bien est-ce le 16 juillet 1942, jour de la rafle du Vel d’Hiv, que son arrêt de mort fut signé ?

L’obsession de l' »assimilation »

L’éloge obsessionnel de Zemmour pour l’assimilation nous éclaire sur l’intention qui porte son livre. Ce qu’il abhorre, c’est l’intégration, dont il souligne avec justesse qu’elle est l’exact opposé de l’assimilation. Etre assimilé, c’est, au sens strict, « disparaître », être digéré par la nation pour en devenir pleinement membre, sous condition de ne plus exister de façon singulière dans l’espace public, y devenant au mieux une « religion » au sens chrétien du terme, appelée à disparaître, car si on n’y croit plus, pourquoi alors continuer à s’en revendiquer ? La nation, il le disait à l’émission de Ruquier, est exclusive : elle « n’inclut » qu’à cette condition ; pas question donc d’intégration, qui suppose de changer de paradigme national et d’opter pour une forme plus ou moins souple de multiculturalisme.

L’égalité selon Zemmour est donc nécessairement niveleuse des identités, et suppose, paradoxe suprême, que chacun tienne son rang : aux Français, mâles, ou assimilés (dont les Israélites constituent le référent vertueux : pas les juifs, dont il dénonce le « particularisme isolationniste », satisfaisant ainsi le vieux fond antijudaïque français), le haut du pavé ; aux femmes, aux pédales, aux étrangers – la xénophobie étant une passion naturelle, donc légitime –, la place et les droits qui leur reviennent dans la hiérarchie nationale, en fonction du besoin qu’on aura d’eux.

Ce livre est programmatique : ce n’est pas pour rien qu’il a été relu et adoubé par le directeur de cabinet de Marine Le Pen avant d’être publié. Il nous annonce ce qui nous attend si d’aventure le Front national était en situation de gouverner. A nous de faire en sorte qu’il n’en soit pas ainsi.