« Rescapés ». Préface à La couleur d’un génocide, de Diogène Bideri – Épisode 3/4

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Cette préface (qui pour des raisons de format est livrée en 4 parties : mais quand vous disposerez de l’ensemble je vous recommande de reprendre votre lecture d’un coup) est ma réaction au livre-témoignage de Diogène Bideri, philosophe et juriste rwandais, rescapé en 1994 du génocide des Tutsi. Je tente d’y faire apercevoir ce qui est l’évidence qui s’est imposée à ma lecture : à quel point nous sommes tous touchés, par-delà la tentation de l’exotisme, par le génocide – non seulement par l’infinie compassion qu’on ne peut manquer d’éprouver, mais parce que la mort telle qu’elle se produit dans le génocide vient hanter notre présent d’individus mondialisés, et bouleverse ce que nous pensions notre identité de modernes. À quel point, pour le dire d’un mot, nous sommes nous également des rescapés de ce génocide lointain.

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Une action forte de la section de Dijon

L’achat de 50 exemplaires du livre de Diogène Bideri « Rwanda 1994 : la couleur d’un génocide » Cette décision qui a été prise après avis du bureau national est naturellement mentionnée dans le livre : «  ce livre a été publié avec le soutien de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA). L’ouvrage de Diogène Bideri, juriste, philosophe, rescapé, est par ailleurs préfacé par Alain David. 

Cette préface (qui pour des raisons de format est livrée en 4 parties : mais quand vous disposerez de l’ensemble je vous recommande de reprendre votre lecture d’un coup) est ma réaction au livre-témoignage de Diogène Bideri, philosophe et juriste rwandais, rescapé en 1994 du génocide des Tutsi.

Je tente d’y faire apercevoir ce qui est l’évidence qui s’est imposée à ma lecture : à quel point nous sommes tous touchés, par-delà la tentation de l’exotisme, par le génocide – non seulement par l’infinie compassion qu’on ne peut manquer d’éprouver, mais parce que la mort telle qu’elle se produit dans le génocide vient hanter notre présent d’individus mondialisés, et bouleverse ce que nous pensions  notre identité de modernes. A quel point,  pour le dire d’un mot, nous sommes nous également des rescapés de ce génocide lointain.

Alain David

Épisode 3

Il  y a autre chose encore, qui constitue, et peut-être seulement dans les interlignes de ce livre, par-delà ce qu’on pourrait être tenté de confiner dans le pittoresque, le plus important, l’universalité d’un récit qu’il y aurait un contresens tragique à confondre avec une fantasmagorie africaine. Je voudrais y insister, car ce contresens est cela qui gouverne l’histoire des rapports entre l’Afrique et l’Europe.

C’est exemplairement le contresens que commettait, au début du XIXème siècle, Hegel, le philosophe majeur de l’histoire occidentale, celui-là même qui a donné à l’humanité les mots pour penser son histoire, mais pour qui l’Afrique  était le « Continent noir» , hors de l’histoire justement, et bloquée pour toujours en son stade de pure nature non dialectisable (thèse qu’un siècle plus tard reprendra, dérisoirement et mot pour mot le journaliste Stephen Smith, scandaleusement imité par Nicolas Sarkozy dans le fameux discours de Dakar). Et bien évidemment c’est ce contresens qui a inspiré la perception négationniste du génocide, la thèse répétée partout par le négationnisme de la guerre tribale ou civile, ou pire encore, le mot cynique attribué à Mitterrand : « dans ces pays là un génocide n’a pas trop d’importance ». Et pourtant c’est ce contresens qu’avait à l’aube du XXème siècle, récusé superbement Joseph Conrad dans son extraordinaire nouvelle Le coeur des ténèbres, par exemple dans ce passage où naviguant sur le Congo le narrateur aperçoit un groupe de « sauvages ». Et alors : « Nous sommes habitués à considérer la forme entravée d’un monstre asservi ; mais là on découvrait le monstre en liberté. Il était surnaturel et les hommes étaient…non ils n’étaient pas inhumains (…) ils hurlaient, bondissaient, tournaient sur eux-mêmes, faisaient d’affreuses grimaces, mais ce qui saisissait, c’est le sentiment qu’on avait de leur humanité pareille à la nôtre, la pensée de notre lointaine affinité avec cette violence sauvage et passionnée. »

Je retiendrai cette leçon de Conrad, et ici de Bideri : l’horreur (il faut rappeler que le héros perdu de Conrad, que rencontre le narrateur – joué par Marlon Brando dans Apocalypse now, le chef-d’oeuvre de Coppola qui transpose au Viet-Nam la nouvelle de Conrad – murmure en mourant : « l’horreur, l’horreur ») même grimée dans sa version africaine et pittoresque, ne saurait être éloignée de nous, les Européens, elle est la nôtre. En l’occurrence – et cela est un arrière-plan de la chronique de Bideri – le génocide (la « violence sauvage et passionnée » de Conrad) a la couleur de l’Europe : mentionnons pêle-mêle la colonisation belge, ou les théories du colonel Guy Logiest et du major Louis Marlière, au début des années 60,  appliquant au Rwanda pour conforter la « révolution » de 59 les thèses de la DGR (doctrine de la guerre révolutionnaire, élaborée dans leur version française par le colonel Lacheroy), ou la figure de Monseigneur Perraudin, ou celle du juriste belge, Filip Reyntjens qui va aider en 1978 à la formalisation d’une constitution raciale, avant de devenir aujourd’hui, comme « expert » l’une des références régulièrement invoquées de la constellation négationniste ; ou pour la défense de la francophonie le soutien régulier offert au radicalisme du pouvoir, jusqu’à l’arrivée des militaires français en 90, qui vont à partir d’octobre sauver provisoirement la présidence d’Habyarimana, quitte à participer directement aux combats contre le FPR anglophone, élaborant pour cela (ainsi le colonel Canovas qui reprend à son compte la fameuse DGR) une stratégie militaire, alors même que les éléments du génocide sont déjà là, opératoires.

Et bien sûr Turquoise, avec toutes ses équivoques, ayant pour objet non avoué mais certain d’appuyer, puis d’exfiltrer, les génocidaires, lesquels après avoir récupéré leurs armes vont mener, jusqu’en 98, des raids meurtriers au Rwanda (ainsi 442 civils victimes de l’ALIR, « l’armée de libération du Rwanda », entre 97 et 98 rappelle Bideri) ou développer au Zaïre une guérilla, prenant les réfugiés comme boucliers humains. 

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