« Peshmerga » ou le sentinelles de notre liberté

Mohamed Sifaoui, Bernard-Henri Lévy et Alain Jakubowicz
Mohamed Sifaoui, Bernard-Henri Lévy et Alain Jakubowicz

« Soixante-dix personnes à la séance du cinéma Le Lincoln, ce mercredi 29 juillet autour du film de Bernard-Henri Levy – que je me refuserai pour l’occasion à nommer BHL : car ce n’était pas BHL mais vraiment un cinéaste à part entière, un auteur, un philosophe, engagé, un militant finalement venu au-devant du public convié par la Licra. Cela, pourtant, on ne le découvrira pas tout de suite. Car c’est quelque chose d’inattendu et d’inédit qui nous est livré. Quoi ? Un film insolite, dont on peine à dire ce qu’il est – un film de guerre, oui, des combats, du bruit,  avec comme seule ligne directrice apparente la ligne de front tracée sur la carte. Mais par ailleurs pas de récit identifiable, sinon peut-être la mort annoncée d’un « jeune général aux cheveux blancs », mais ce n’est pas non plus celle de « Roberto » dans « Pour qui sonne le glas », Gary Cooper avec Ingrid Bergman –  pas non plus un documentaire – on n’apprendra rien quant aux forces en présence, aux protagonistes, à Daesh, aux enjeux stratégiques ou tactiques… – des combats donc, juste des combats, du bruit, encore du bruit, des « colonnes qui avancent » dans des paysages qu’on trouvera tour à tour désolés ou sublimes, et surtout, présents à chaque instant, les peshmergas, mot  qui veut dire, paraît-il,  dans leur langue, cet araméen des temps bibliques,  « ceux qui ne craignent pas la mort » – les peshmergas dont le nom résonne dans chaque plan du film, dans celui  qui commence, dans celui qui termine.

Mais est-ce un film ? Alain Jakubowicz qui accueille le public et ouvre la soirée émet un doute, déconcertant – stimulant : « qu’avons-nous vu,  est-ce un film, je ne sais pas, est-ce bon, est-ce mauvais, je ne sais pas non plus – ou plutôt, pardon, d’évidence ce n’est pas mauvais, et donc par conséquent c’est bon, et du reste ce n’est même  pas la question, car la question, la seule,  est que c’est nécessaire, qu’il fallait  faire cela, que Bernard-Henri Lévy  l’a fait, qu’il est celui qui  probablement seul pouvait  faire cela ».

Mohamed Sifaoui, autre témoin engagé, se déplaçant comme Bernard-Henri Lévy sous protection policière, renchérit : ce film est de courage, réalisé par un homme de courage, en notre époque où il faut du courage, où aujourd’hui les intellectuels doivent  avoir du courage, parce que parfois on les tue – parce qu’on tue, comme au temps de Socrate, celui qui dit la vérité. « Mais au fait, ajoute encore Mohamed Sifaoui, pourquoi, Bernard-Henri Lévy, faire ce film, aller chercher les risques, alors qu’il vous aurait été si facile de rester chez vous, devant votre table  et dans votre quiétude philosophique? »  Réponse de l’intéressé – en substance –  « je ne sais pas, je ne peux faire autrement, il le faut. C’est comme ça ».

Au-delà de cette réponse le dialogue se noue avec la salle. Impossible  de tout reprendre ici. Je dirai au moins que les échanges furent riches, sans complaisance, engageant de vraies questions, lesquelles ont suscité de vraies réponses, sans langue de bois : sur les peshmergas – sont-ils si héroïques, ces chevaliers kurdes, sans peur et sans reproches – et n’y a-t-il pas chez eux un nationalisme sous-jacent ?. Et pourquoi se battraient-ils à notre place ? D’ailleurs se battent-ils à notre place, quels sont nos vrais ennemis, qu’avons-nous à faire avec tout cela ?

Et comment la Licra peut-elle tirer la leçon du film… Bernard-Henri Lévy, relayé de temps en temps par Mohamed Sifaoui, répond, patiemment, décortique les questions, nuance, précise, revenant finalement à l’idée centrale : les peshmergas sont l’exemple admirable d’un peuple qui se bat, non pas pour l’islam qu’il vit cependant, pleinement mais sans aucun fanatisme, mais pour la démocratie – et donc en cela même pour nous.  Et en face, venus de très loin, renouvelés, toujours présents, le racisme, l’antisémitisme, le fascisme.

Ce que la Licra peut faire de mieux c’est de persister à incarner ce qu’elle incarne, et de faire connaître, au-delà du film, le combat, la figure combattante des peshmergas.  Je me risque à une suggestion : « vous avez fait, Bernard-Henri Lévy, un film, non un documentaire, et la référence qui vient à l’esprit c’est l’Espoir de Malraux. Pas un récit, mais des personnages. Et puis votre voix, étrangement lente, comme un récitatif, qui restitue à chaque plan la dimension de l’épopée. », Modeste, Bernard-Henri Lévy se défend de la prétention d’être Malraux tout en acceptant la référence, me corrige en précisant qu’il n’a pas écrit, tel Malraux avec L’Espoir, une fiction,  et conclut en admettant qu’il est de ceux qui, dans la tradition française, sont fascinés non par la médiocrité et la plongée dans l’abîme, mais par ce qui exalte, par l’homme élevé donc, plutôt que l’homme abaissé. Si je comprends, et pour accepter complètement cette tradition qu’il invoque si bien, il aurait pu ajouter : sur la scène éternelle de la tradition française, Corneille, plutôt que Racine.

Cette double référence ici pour essayer de faire sentir que nous, de la Licra, avons été ce mercredi soir informés, instruits, certes,  mais plus encore grandis, ou, selon son expression : élevés. »

Alain David