Créteil, un crime antisémite

Interview de Me Dorothée Bisaccia Bernstein, avocate de la LICRA dans l'affaire de Créteil

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Fin 2014, un couple résidant dans le quartier de la pointe du Lac à Créteil était victime d’une séquestration violente avec ligotage. A cette occasion, les cinq agresseurs, à la recherche d’argent et de bijoux, violent la jeune femme et ont proféré à leur rencontre des insultes à caractère antisémite et leur expliquant « vous êtes juifs, vous avez de l’argent ». Quelques jours plus tôt, un septuagénaire, également juif, avait subi une agression aux mêmes relents. Interpellés dans les jours qui ont suivi, les auteurs présumés des faits ont été mis en examen pour viol en réunion, vol avec arme, séquestration et extorsion suivie de violences « en raison de l’appartenance à une religion ».

Ils ont écopé jusqu’à 16 ans de prison et la circonstance aggravante d’antisémitisme a été retenue.Dorothée Bisaccia Bernstein, avocate de la LICRA constituée partie civile, revient sur les enjeux de ce procès.

La qualification des faits et notamment la circonstance aggravante d’antisémitisme a été difficile à obtenir. Pourquoi un tel parcours du combattant ? 

Il a eu dans de dossier une très grande difficulté pour les victimes et les parties civiles à faire entendre à la justice la circonstance aggravante d’antisémitisme. En décembre 2016, le magistrat instructeur, sans prévenir les victimes et les parties civiles, a requalifié les chefs de mise en examen, retirant les circonstances aggravantes liées à l’antisémitisme. Il aura fallu la mobilisation de toutes les parties civiles et du Parquet pour que la qualification d’antisémitisme revienne dans le dossier. Ne pas reconnaître le caractère antisémite de ce crime aurait été incompréhensible : les agresseurs qui ont braqué un couple à domicile et violé la jeune fille en 2014 les avaient ciblés à cause de leur religion. Il y a en France une très grande difficulté, y compris au sein de la justice, à mettre des mots sur les réalités. Certains magistrats ont le sentiment que ces sujets sont subsidiaires et qu’au fond, ce n’est pas leur sujet. Il subsiste dans l’opinion cette idée que les délits et crimes à caractère racistes sont des délits et des crimes de seconde catégorie et que leur reconnaissance est presque un cadeau que l’on fait aux victimes. C’est ce contre quoi nous nous battons et qui justifie aussi la constitution de partie civile de la LICRA.

Lors du premier jour d’audience, quels sentiments ont provoqué chez vous les réponses des accusés sur la question de la motivation antisémites de leurs actes ? 

A mes yeux, il n’existe aucun doute sur les motivations antisémites des accusés. Leur univers baigne dans l’antisémitisme. Ils le reconnaissent mais sans l’assumer jusqu’au bout. L’un des accusés a indiqué durant son interrogatoire de personnalité que sa détention se passait très mal parce que la directrice du bâtiment était « d’origine juive » et qu’elle lui en voulait donc nécessairement quand elle lisait les motifs de sa détention. Je me suis donc permise de lui demander à quoi il reconnaissait une personne juive, il a indiqué que c’était « au regard », qu’ils savaient les reconnaître maintenant. Quand je l’interroge sur le fait qu’un juif serait forcément à charge contre lui, en violation de ses obligations professionnelles, il me répond que « bien sûr qu’elle l’est. Obligé »  Je lui demande si une juge d’instruction « juive » comme il dit, aurait nécessairement instruit à charge, il me répond « oui bien sûr obligé » Je lui demande donc s’il n’y aurait pas un complot de juifs contre lui, il me dit « évidemment c’est sûr!! » Il a tenu à préciser que si ça n’avait pas été des juifs jamais l’affaire n’aurait été aussi médiatique et que c’est parce que les victimes sont juives qu’il est aux assises aujourd’hui. En dépit de ces déclarations effarantes, cet accusé conteste et a contesté toute la journée, comme les autres, et avec véhémence être antisémite.

Est-ce que des éléments de l’enquête permettent d’étayer le fait que la religion des victimes a été déterminante dans le choix des agresseurs ? 

Les enquêteurs ont l’expérience de ce type de dossier, l’un d’entre-eux ayant enquêté sur l’affaire Sarah Halimi. Leur analyse ne laisse place à aucun doute sur les motivations antisémites des accusés. Leurs recoupements ont permis d’établir que la référence à la communauté juive a été évoquée à plusieurs reprises lors de l’agression. Les victimes ont pu entendre que « les juifs avaient de l’argent », de l’argent « caché ».Les agresseurs savaient très bien que beaucoup de juifs résidaient dans ce quartier de la ville de Créteil. Il a été établi que des repérages avaient été faits par les intéressés sur la base des critères vestimentaires des personnes ciblées. Assurément, les accusés ont eu du mal à nier l’évidence et à faire accroire l’idée qu’il s’agirait d’une agression simple qui aurait mal tourné. Leur défense n’a pas trompé les jurés qui ont reconnu le caractère évidemment antisémite de ce viol et de cette agression.