La LICRA au Festival d’Avignon 2017

De nouveau, et parce que la culture est une composante essentielle dans la réflexion antiraciste, la LICRA est heureuse d’être présente au Festival d’Avignon 2017.

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Le regard de Fernanda

Fernanda Marini, étudiante brésilienne depuis un an est actuellement bénévole à la Licra à Lyon et va bientôt démarrer un service civique « culture-expositions ». Nous lui avons donc proposé d’aller au Festival d’Avignon et de suivre la formation d’une semaine, dispensée par les CEMEA, sur la médiation culturelle.

Licra : Qu’est-ce que tu as le plus aimé ?

Fernanda : Au début, le théâtre, je ne m’en sentais pas très proche, c’est un type d’art dont je me sentais éloignée, je n’avais pas trop l’habitude et du coup c’était une grande expérience pour moi, j’ai pu voir des spectacles du IN comme du OFF. Grâce à la formation je me sens un peu plus proche du théâtre et plus à l’aise pour pouvoir échanger sur mes opinions et critiques à la suite d’un spectacle.

Licra : Qu’est ce qui t’a le plus marqué ?

Fernanda : On a eu beaucoup de discussions sur l’art en général et le fait de penser que le théâtre semble quelque chose de très intellectualisé. En fait, non : même si on n’est pas préparé, l’art nous permet toujours de ressentir des émotions. La chose la plus puissante de l’art c’est de faire ressortir nos émotions, de nous faire penser. C’est très bien d’avoir une préparation mais même sans, on peut ressentir des choses.

 

Licra : Comment penses-tu pouvoir transmettre et appliquer ce que tu as appris, au sein de la Licra ?

Fernanda : C’est en lien avec ce que j’ai dit juste: avant : travailler en lien avec les publics, faire ressortir plusieurs interprétations, avec plusieurs publics, sur n’importe quel spectacle, car il y aura toujours des choses sur lesquels échanger.

On a fait pas mal d’exercices de médiation culturelle, c’était nouveau pour moi, maintenant j’ai plus d’outils pour traiter une pièce, travailler avec des groupes, des écoles, sur des pièces de théâtre : c’est ce que je transmettrai aux militants.

 

Licra : Que dirais-tu aux militants de la Licra pour leur donner envie de venir l’année prochaine au Festival d’Avignon ?

Fernanda : Faire connaitre la Licra : dès qu’on est là-bas on se fait connaître, on parle de la Licra à ceux qui ne connaissent pas ou peu. L’expérience de vivre Avignon, c’est aussi d’avoir un autre regard sur ce plus grand festival de théâtre au monde, avoir des idées en voyant ce qui se passe dans la rue, dans les spectacles, échanger avec des gens sur l’art en général et sur les spectacles. C’est vraiment enrichissant de parler avec les autres militants et ainsi de connaître les expériences des uns et des autres.

 

Débat au Théâtre des Carmes autour du Quatrième Mur adapté du roman de Sorj Chalandon par le théâtre des Asphodèles.

 

 

 

Nous avons vu, nous avons aimé, nous l’écrivons :

 

  • Un Juif pour l’exemple par la compagnie du Tard, mise en scène Miguel Fernandez, interprété par Thierry Roland

     

    Quand la suisse exhume ses parts d’ombre.

    Un texte avec un réquisitoire sans faille d’un récit glaçant qui relate un fait réel: l’assassinat, par des militants suisses nazis, du commerçant suisse juif Arthur Bloch, à Payerne en Suisse Romande, en 1942.

    Arthur Bloch, marchand de bétail qui se rend régulièrement à la foire de Payerne, représente pour ces nazis suisses le juif « engraissé prêt à nous voler » qui sera le juif sacrifié en l’honneur du 53ème anniversaire d’Hitler.

    Cette pièce inspirée du livre de Jacques Chessex qui est né à Payerne, est d’une actualité brûlante dans un environnement « qui voit, qui sait et qui laisse faire ».

    Un jeu d’acteur remarquable incarné pat Thierry Roland qui captive le spectateur du premier au dernier mot.

    Alain Blum et Britt Baffert

 

  • J’ai soifde Primo Levi, musique de Haydn au théâtre du Balcon
  • Serge Barbuscia investit le texte magnifique et douloureux de Primo Levi. Des mots, un cri, un récit terrible, une musique qui froisse l’âme, des images qui flottent, barbelées, sur les murs.La voix et le jeu de Serge Barbuscia disent l’enfer et la négation totale de l’Homme par l’Homme. Les mots de Levi jaillissent entre les phrases musicales des sept dernières paroles du Christ en croix de  Haydn qui s’impriment en nous autant que sur les murs du théâtre. Le regard se tourne vers les tréfonds de l’être et garde à jamais le reflet de l’horreur.

    Sans pathos Barbuscia plante en nous, inoubliables, les mots de Levi en rebond sur ceux du crucifié et, bien au-delà des mots, son jeu dit l’ineffable. Comment encore parler après cela ?

    J’ai soif que d’autres voient ce spectacle.

    Jean-Paul Schmitt

 

  • Mary Prince, au théâtre de l’Albatros

    Souria Adèle est seule sur scène.

    Elle nous restitue avec force et sobriété les conditions de vie tragiques de Mary Prince, esclave originaire des Bermudes qui a publié son autobiographie à Londres en 1831. Ce récit  nous fait prendre conscience de ce qu’ont pu subir ces hommes et ces femmes durant quatre siècles.

    C’est une oeuvre nécessaire à la compréhension de cette partie de notre histoire, encore trop méconnue.

    Josianne Gabry et Betty Revel

 

  • Les Echoués

    Encore une pièce sur les migrants me direz-vous ! Eh bien oui et c’est tant mieux. Servi par un Frank Merkadal éblouissant comme il le fut l’an passė dans « La mort est mon métier » il campe ici des visages d’ hommes et femmes venus d’horizons différents mais égaux devant l’exploitation dont ils font l’objet.

    Ce qui fait l’originalité du propos c’est que l’on nous donne a voir leur parcours jusqu’a nous : les pièges endurés la solidarité et le courage. Et notre superbe ignorance de tout cela. Miroir humain tendre et cruel de leur condition face a la notre. Allez-y.

    Abraham Bengio

 

  • En ce temps-là, l’amour de Gilles SEGAL, au théâtre Au bout là-bas 

    On pense infailliblement à La Vita è bella de Benigni. Nous sommes dans un wagon qui roule interminablement vers Auschwitz. Au milieu de l’horreur, de l’odeur pestilentielle, des cadavres qui s’amoncellent, un père continue imperturbablement à enseigner à son fils de 12 ans qui s’éteint lentement, les mathématiques, l’histoire, la philosophie, le savoir-vivre… On comprend qu’il a décidé de mettre à profit les quelques jours qui leur restent à vivre pour en faire un homme accompli – et aussi qu’il cherche à lui faire oublier le cauchemar où ils sont plongés.

    Le texte est bouleversant, le comédien magnifique. D’où vient alors notre gêne ? Peut-être, comme dans Benigni, parce qu’on ne peut y croire vraiment.

    Allez voir En ce temps-là, l’amour. Vous n’en sortirez de toute façon pas indemne.

    Abraham Bengio

 

  • Deportée A-127450 au théâtre des 2 Amants

    Eloise Valli, seule en scène dans son pyjama de déportėe nous envahit par le récit autobiographique d’une survivante de la Shoah aujourd’hui âgée de 92 ans et vivant à New York (il est regrettable que son nom ne figure sur aucun des supports de communication écrits). La restitution implacable de ces conditions de survie nous plonge dans l’enfer des camps vécu par une petite fille de 8 ans et sa mėre pendant 4 ans.

    Eloise Valli arrive par un jeu de mimiques faciales et corporelles proches des personnages monstrueux de Brughel à atteindre notre imaginaire au travers de l’art.

    Ce spectacle éprouvant s’achève par la question posée par l’actrice avec émotion : comment et avec quels mots restituer ce vécu intransmissible ?

    Quel art peut traduire l’INDICIBLE ?

    Betty REVEL

 

  • Lettre aux escrocs de l’Islamophobie qui font le jeu des racistes de Charb, conception et réalisation de Gérald Dumont, Compagnie de Théâtre KDurant cinq soirs à 23h30 au Théatre de l’Oulle, Gérald Dumont fait souffler l’esprit de Charlie en mettant en scène le livre de Charb.Débat suivant la représentation (notamment avec la Licra le 16 juillet)Symbole sinistrement prémonitoire, ce texte fut achevé deux jours avant l’attaque terroriste qui a ôté la vie à Charb et à ses camarades. Cette Lettre est un texte insolent, jubilatoire et d’une grande intelligence ; elle sonne comme une analyse très juste des menaces qui pèsent surla liberté d’expression, remise en cause quotidiennement par ceux qui utilisent la religion à des fins de destruction de notre civilisationGérald Dumond parvient pendant une heure à nous restituer avec légèreté, clarté et impertinence ces paroles de Charb qui sont une ode à la liberté de pensée.Il est à noter que les mots de Charb dérangent puisque ce spectacle a été refusé par deux salles du off à Avignon et interdit à Lille par l’Université pour « risque de trouble à l’ordre public » (sic) …La Licra a dénoncé tout comme l’équipe de Charlie Hebdo cette censure sécuritaire. Elle en a été remerciée pendant le débat qui a rassemblé, malgré l’heure tardive, la majeure partie des spectateurs et a permis à Abraham Bengio de dialoguer avec Isabelle Kersimon.Alain Blum
  • Un enfant de notre temps d’après Odon Von Horvarth, par Rachid Belkaïd, Compagnie Enfant Phare au théâtre de la Porte Saint Michel

Co-produit par Agnès Boulin Théâtre de la porte Saint Michel et avec l’aide de La parole errante à Montreuil.

 

Un homme en noir, le drapeau français en main et le poing levé : « je suis frontiste ! »

C’est ainsi que commence le spectacle mis en scène et joué par Rachid Belkaïd au théâtre de la Porte Saint Michel.

Le comédien s’empare du texte du dernier texte d’Horvarth, Un fils de notre temps, écrit dans l’urgence lors de son exil à Paris en 1938 et qui commençait par « Je suis soldat ! » dans une Allemagne nazie.

C’est dans le contexte politique actuel d’une France tentée par le repli identitaire que le comédien a ressenti lui aussi l’urgence de dénoncer les ravages exercés à travers la quête identitaire d’un jeune homme endoctriné par le Front (ainsi est nommé le parti en cause) qui l’entrainera à sa perte.

Nous sommes saisis par la présence physique du comédien, son corps souple utilise à merveille l’espace du théâtre et la voix juste porte le texte d’une lucidité prémonitoire.

Rachid Belkaïd à l’entrée de son théâtre, bavardant avec les militants de la LICRA

De cette dérive identitaire il ne restera que reniement personnel, passage à l’acte et compromission dans un crime ignoble.

Se souvenant de son enfance et du seul moment de bonheur qu’il ait eu avec sa mère, il comprend la vérité de son existence, sa faiblesse personnelle abusée et manipulée par un parti l’ayant amené à la haine et au rejet de l’autre.

Puissant, juste et émouvant : il faut voir Un enfant de notre temps !

Une belle pugnacité qui récompense un travail de trois ans.

Propos recueillis par Jean-Louis ROSSI

           Dimanche 16 juillet : débat avec Rachid Belkaïd, « Un enfant de notre temps », Théâtre de la Porte St-Michel

  • Sopro de Tiago Rodrigues (programmation In)

Pendant que les derniers spectateurs arrivent au Cloître des Carmes et gagnent leur place, Cristina, toute habillée de noir, rentre en scène discrètement. À travers ses murmures, soufflés à l’oreille de chacun des acteurs, elle partage avec le public son histoire au Théâtre National de Lisbonne, où pendant toute sa vie elle était la souffleuse. Ce métier, presque disparu des théâtres, consiste justement à murmurer le texte aux acteurs quand ils l’oublient, sans jamais être entendu ou vu par le public.

C’est avec une sensibilité bouleversante que Tiago Rodrigues, le metteur en scène, met en lumière celle qui est toujours dans l’ombre et que les spectateurs ne voient jamais. Dès les premières minutes de la pièce et jusqu’à la fin, le public est le témoin émerveillé de l’étonnante complicité entre les acteurs sur la scène et la chère ponto (« souffleuse », en portugais).

Tous les éléments de ce montage (le décor, le texte, la mise en scène) nous font respirer, avec la troupe, cet amour du théâtre.

Une pièce pleine de délicatesse, de créativité, à ne manquer sous aucun prétexte.

Maria Fernanda MARINI, stagiaire service civique à la LICRA Rhône-Alpes-Auvergne

 

  • MIGRAAAANTS (On est trop nombreux sur ce putain de bateau) de Matei Visniec, mis en scène par Gérard Gelas au Théâtre du Chêne Noir

Écrite par le journaliste et écrivain Matei Visniec, la pièce décrit d’une part les horreurs qui entourent la traversée clandestine de la Méditerranée à partir de l’Afrique et du Moyen Orient vers l’Italie (Lampedusa) la Grèce (Lesbos) et la route des Balkans (frontière macédono-serbe) et cherche d’autre part une explication à ce phénomène de masse.

La cause principale dénoncée avec force est la politique de communication de l’Europe depuis de nombreuses années promouvant une image de paradis commercial (supermarché) sans aucune discrimination sociale ou religieuse, un miroir aux alouettes qui attire aussi bien les victimes des guerres, des dictatures ou de l’intégrisme religieux que celles de la misère économique – quand les deux ne vont pas de pair.

Le rythme est soutenu devant une vidéo de plage et musique grecques, ce qui va par la volonté de l’auteur et du metteur en scène jusqu’ à des outrances sur le marché des dons d’organe et le voile des femmes qui les étouffe et empêche même toute expression culturelle

 

  • Dans la solitude des champs de coton d’Alain Timar

Un magnifique texte de Jean Marie Koltes interprété avec brio par 2 acteurs et un musicien, une mise en scène épurée et dense à la fois d’Alain Timar posant la problématique du commerce et de nos attentes pour entrer en lien avec l’autre.

Quand l’amour et l’émotion sont absents et que le deal prévaut dans les rapports humains, quant l’échange des mots sert à gagner du temps avant l’échange de coups

Un constat âpre sur nos solitudes, nos désirs voir nos absences de désir.

Alain Blum et Betty Revel

 

  • Dreyfus, l’affaire… de Pierre Dupoyet

Depuis sa dégradation dans la cour de l’école militaire jusqu’à la remise de la légion d’honneur, la pièce dresse les grandes étapes de l’affaire Dreyfus.

Le thème de l’antisémitisme n’est pas nommé, il est explicite pour ceux qui connaissent l’affaire et nécessiterait cependant que les allusions soient plus accentuées.

La mise en scène est sobre et appuie la tragédie du récit.

Beau rappel historique, émouvant, par une actrice, seule en scène, qui plante le décor d’une erreur judiciaire qui a marqué le vingtième siècle.

Georges Bouanha