Universités de la Licra 2014, 1ère partie

Le 16 octobre, les Universités se sont ouvertes par une table-ronde sur le thème de la convergence des mémoires, avec Alain Chouraqui (Président de la Fondation du Camp des Milles), Alain Jakubowicz (Président de la Licra), Pierre Tartakowsky (Président de la LDH), Dominique Sopo (Président de SOS Racisme) et Gérard Kerforn (membre du Bureau Exécutif du Mrap).

Pour Alain Chouraqui, c’est pour répondre à la menace génocidaire qu’il faut faire converger les mémoires. Le film « Le ventre est encore fécond », projeté en introduction des débats, illustre ce propos. Selon le Président de la Fondation du Camp des Milles, le point de convergence entre les mémoires douloureuses et particulièrement les mémoires génocidaires sont les processus qui ont permis de résister. 

Voir l’interview d’Alain Chouraqui et d’Alain Jakubowicz sur la convergence des mémoires et la lutte contre les communautarismes :

Pour Alain Jakubowicz, il est nécessaire que les grandes associations antiracistes soient ensemble pour opposer leur résistance et leur front commun en ce moment. Le Président de la Licra appelle à arrêter de s’autocentrer sur les mémoires particulières, car la mémoire est celle de l’humanité. Pour Alain Jakubowicz, le rôle des Universités de la Licra est d’ouvrir le débat, de voir les vrais problèmes avec ceux qui combattent à nos côtés.

En réaction à la projection du film « Le ventre est encore fécond », Pierre Tartakowsky souligne que si l’histoire ne se répète jamais, les mécaniques, les ressorts face à la crise, eux, restent les mêmes.

Dominique Sopo insiste de son côté sur la thématique du glissement : ce qui était impensable hier devient pensable aujord’hui. Les déclarations d’Eric Zemmour sur le régime de Vichy en sont pour lui un exemple.

Pour Gérard Kerforn, la libération de la parole xénophobe et les attaques des métissages sont liées au fait que certaines personnes ont des tribunes permanentes dans les médias.

Voir l’interview des dirigeants des grandes associations antiracistes

 

Le 17 octobre, les Universités se sont poursuivies avec 3 ateliers. Le premier, « Universalisme et liberté d’expression », était animé par Martine Benayoun et Philippe Schmidt de la Licra. Les intervenants étaient Yamina Thabet, étudiante en médecine et Présidente de l’Association Tunisienne de Soutien aux Minorités (ATSM), Fabrice d’Almeida, historien spécialiste de l’Allemagne et de l’Italie et auteur de l’ouvrage Une histoire mondiale de la propagande ; Gaspard Koenig, Directeur du think tank GénérationLibre, philosophe militant pour l’affranchissement de la liberté d’expression.

En introduction, il a été rappelé que de nombreuses scissions existent lorsque l’on aborde la question de l’universalisme et plus précisément de la liberté d’expression. Plusieurs visions se côtoient dans des pays dont le fonctionnement politique et social est pourtant similaire. Ainsi, la vision américaine « Premier amendement » considère que l’incitation à la violence physique est la seule limite à la liberté d’expression. Dans la vision continentale, la protection de la dignité humaine est une limite à la liberté d’expression. Il s’agit de protéger les personnes et non leurs opinions.

La législation française pénalise notamment la haine raciale ou encore le négationnisme. Dans les Etats dits « religieux » et dans les « dictatures », la vision de la liberté d’expression est considéré comme restrictive notamment sur la question de la religion et du blasphème.

Fabrice d’Almeida rappelle que d’un point de vue historique, les périodes de liberté d’expression sont l’exception plutôt que la règle. La liberté d’expression est directement liée à la question de la censure. Aujourd’hui, en France, certains citoyens prétendent subir cette censure. Pour lui, il s’agit plutôt d’une illusion sur l’accès aux médias considéré comme inégalitaire. De fait, toute limite juridique posée à la liberté d’expression est considérée comme une forme de censure.

Cependant, pour Gaspard Koenig, on peut considérer que la liberté d’expression est aujourd’hui menacée en France. La multiplication des restrictions est un fait. Le sur-usage, par exemple, de la diffamation en témoigne. Le concept de dignité humaine est trop lié à la question de la moralité pour s’imposer comme une limite objective à la liberté d’expression.

Yamina Thabet témoigne, quant à elle, de la réalité de la liberté d’expression en Tunisie qui était au cœur de la Révolution de jasmin de 2011. Aujourd’hui, la Tunisie risque de retomber dans la censure. Aucune forme de discriminations n’est pour autant pénalisée et la Constitution tunisienne est pleine de contradictions. Ainsi, la liberté de conscience est garantie alors qu’en même temps l’Etat se porte garant de la protection du sacré. La jeune Présidente de l’ATSM note que dans ce contexte économique difficile, le danger ne vient pas des extrémismes mais de ceux qui disposent de la liberté d’expression sans aucune limite. L’ATSM appelle ainsi les partis politiques et la société civile à adopter un contrat moral luttant contre les discriminations et les négations pour défendre la liberté d’expression en Tunisie.

Le deuxième atelier, « Comment parler des génocides sans les opposer les uns aux autres ? », était animé par Alain David
, Vice-Président de la Licra. Sont intervenues à cet atelier Rafaëlle Maison, professeur de droit international, et Séta Papazian Présidente du Collectif VAN (Vigilance Arménienne contre le Négationnisme). 

En introduction de cet atelier, chacun des intervenants et des membres de l’assistance s’est accordé pour reconnaitre que ce sujet est un sujet polémique. Dès lors que plusieurs terminologies telles que l’holocauste ou la destruction des juifs d’Europe sont employées, comment définir un génocide ? Pourquoi y-a-t-il eu tant d’hésitations sur la reconnaissance de certains génocides ?

Les explications revêtent plusieurs formes, et notamment historiques. Néanmoins, comment ne pas tomber dans le négationnisme ? En apparence historiques, certaines prises de positions peuvent en réalité relever de la falsification de l’Histoire et consister à nier la réalité des choses. C’est ainsi, par exemple, que Bernard Lewis, en 1995, parla de la « version arménienne » de l’Histoire pour disqualifier le génocide arménien perpétré par la Turquie en 1915.

Le droit aussi joue un rôle dans la qualification des génocides. En effet, alors qu’en droit positif français, les infractions pénales s’éteignent par une prescription extinctive plus ou moins longue, les génocides sont imprescriptibles. Cela veut dire qu’il est possible de poursuivre un auteur de génocide jusqu’à la fin de son existence. Ainsi, le droit confère aux génocides une dimension dont la gravité est exceptionnelle.

Par principe, chacun des membres de l’atelier est opposé à la hiérarchisation des génocides, eu égard à l’infamie de chacun. Néanmoins, en droit positif, et notamment en matière pénale, tuer un homme est sanctionné. Mais tuer un homme après l’avoir roué de coups est davantage sanctionné. C’est donc qu’il existe une hiérarchie entre les crimes pénaux, tout comme il existe une hiérarchie entre les infractions pénales. Partant de ce principe, est-il vraiment gênant de comparer des génocides et de dire que l’un est plus grave qu’un autre ?

Le tout est, en réalité, de ne pas perdre de vue le caractère abject de chacun d’entre eux.

Le troisième atelier « La laïcité est-elle un rempart contre les communautarismes ? » était animé par Annette Bloch, Vice-Présidente de la Licra. Les intervenants étaient Jacqueline Costa-Lascoux, sociologue de l’immigartion et de la laïcité, Chems-Eddine Hafiz, Vice-Président du Conseil français du culte musulman (CFCM), et Bernard Kanovitch, ancien Président de la Commission des relations avec les musulmans au sein du Crif. 

En introduction de l’atelier, le sondage OpinionWay commandé par la Licra (« les Français et le communautarisme ») a été évoqué : 82 % des Français n’affichent aucune appartenance communautaire.

Pour Chems-Eddine Hafiz, la première difficulté est que les musulmans ne connaissent pas réellement leur religion. Il insiste sur le fait que le fondement même de l’islam c’est d’aller vers l’autre. Il revient sur l’action du CFCM, qui a élaboré une convention citoyenne des musulmans de France pour le vivre ensemble. Pour lui, les musulmans veulent vivre sereinement leur religion et respecter les lois de la République.

Jacqueline Costa-Lascoux, issue d’une famille de résistants qui ont caché des juifs pendant un an, rappelle les fondements de la laïcité : la liberté de conscience (croire, ne pas croire, changer de religion) et la liberté de culte. Pour elle, ce ne sont pas les communautés qui posent problème, c’est le communautarisme. Pour la sociologue, il faut lutter contre l’ignorance, lutter contre les préjugés, se battre pour que la loi soit la loi civile et non la loi religieuse. Jacqueline Costa-Lascoux rappelle la définition de la laïcité : « la laïcité, ce n’est pas combattre les religions, bien au contraire, c’est le principe d’égalité des religions ». 

> Voir les résultats du sondage OpinionWay commandé par la Licra « Les Français et le communautarisme »

 

>> Universités de la Licra 2014 : voir la 2ème partie <<