Bernard Jouanneau, aux sources de l’antiracisme

Bernard Jouanneau nous a quittés la semaine dernière. Militant antiraciste, il a pris une part active dans la lutte contre le négationnisme.

Nous reproduisons ici le discours qu’il prononça lors de la Convention de Strasbourg en 1987, quelques semaines à peine après l’affaire du « détail » provoquée par Jean Marie Le Pen.

 

DISCOURS  DE BERNARD JOUANNEAU

STRASBOURG 14-15 NOVEMBRE 1987

« L’ANTISEMITISME N’EST PAS UN PROBLEME JUIF MAIS LE PROBLEME DE TOUS »

 

C’est par ce motif qu’un petit juge d’Aubervilliers a reconnu à la LICRA le droit d’agir contre LE PEN pour les propos antisémites qu’il avait tenus à la Tribune de son congrès contre 4 journalistes qui n’avaient en commun que leur judaïcité et leur hostilité au phénomène de résurgence de l’antisémitisme qu’incarne cet individu.

C’est parce qu’une attaque antisémite faite à un seul constitue en réalité une attaque et une menace pour tous que sa décision a paru à tous si importante.

Moi qui suis venu à la LICRA en homme libre, je peux bien vous avouer aujourd’hui que ce n’est pas pour devenir « Juif d’honneur », ni même pour me porter au secours d’une minorité qui s’estimait menacée, c’est parce que je me suis senti personnellement concerné et parce qu’il n’y a pas d’autre combat sur lequel l’humanité toute entière puisse se retrouver ; parce qu’il n’y a pas d’autre espoir qui mérite qu’on y consacre sa vie.

C’est aussi parce qu’il me semblait que la conscience française s’était endormie. Assurée d’avoir remportée la victoire avec la tradition révolutionnaire et républicaine, elle donnait au monde l’exemple de la Patrie des Droits de l’Homme. Elle croyait avoir extirpé le mal du plus profond des consciences.

Moi j’écoutais, je m’instruisais, je me documentais. Je m’étonnais qu’un peuple qui avait tant apporté au monde sur le plan des idées ait été capable d’opérer un tel revirement après s’être accommodé de la bête immonde.

Je n’étais qu’à moitié rassuré, mais il me semblait tout de même que la page était tournée et qu’on allait pouvoir s’occuper des autres. En cela je me suis réjoui que la LICA soit devenue LICRA et je crois avoir personnellement contribué à faire que les juifs s’occupent aussi des autres, de ceux qui sont aujourd’hui désignés comme bouc émissaires des malaises que ressent notre société.

Et puis FAURISSON est arrivé. Avec lui les intellectuels de gauche. Les journaux qui lui ont ouvert leurs colonnes – autour de lui un mouvement international.

Tout d’un coup les fondements de ce consensus national sur le problème juif étaient ébranlés.

Et s’il n’en était pas mort autant qu’ils le disent ?

Et si après tout l’holocauste n’était qu’un des malheurs de la guerre ?

Et s’ils n’avaient été que des victimes de ce grand cataclysme au même titre que les soldats morts au champ d’honneur ou que les victimes civiles des bombardements ?

Et si l’extermination systématique de tout un peuple n’avait pas procédé de la volonté d’un ou d’un système ?

Et si les chambres à gaz…

Le DOUTE si cher aux intellectuels et aux esprits libres.

L’ANGOISSE d’avoir à discuter de cela devant des juges réticents ou indifférents, la REPROBATION de l’intelligentsia qui ne manquerait pas de reprocher à la LICRA de se porter au secours des siens, la terrible responsabilité de remettre en question l’évidence, la certitude avec tout ce qu’implique l’aléa judiciaire.

Nous avons Charles KORMAN et moi pris le problème de front et nous nous sommes attachés ensemble et seuls à ce combat.

Il n’est plus temps aujourd’hui de vous dire ce qu’a représenté pour nous cette épreuve : pour lui de se replonger dans le malheur des siens, pour moi d’être le contestataire qui ne se satisfaisait pas de la simple croyance.

Doute et épreuve salutaires qui nous ont permis de reconstituer les preuves qui n’avaient pas encore été rassemblées et surtout de constater que les survivants allaient disparaitre sans avoir tous porté témoignage.

Peu importe alors que les journalistes nous aient oublié, que les juges n’aient pas voulu nous écouter. Je garde pour moi la certitude d’avoir à cette occasion contribué à ma place à l’histoire de l’humanité.

Je suis allé à AUSCHWITZ, à MAIDANEK, à TREBLINKA où j’ai ressenti un peu plus le poids de cette responsabilité que j’avais assumée.

A JERUSALEM où j’ai retrouvé des témoins qui n’avaient jamais parlé.

Tout cela c’est à cause de la LICRA et pour la LICRA que je l’ai fait. Elle me l’a rendu au centuple et je croyais en avoir terminé lorsque j’ai déposé au C.H.J.C. le dossier que nous avions constitué ensemble.

Peu importe que les médias ne s’y soient pas intéressés. J’avais apporté ma pierre à l’édifice.

Et voilà qu’ils recommencent. Ils reviennent à la charge. Oh, rien de très nouveau.

Beaucoup de « Faurissonades ». Un peu de Guillaume. Une touche de Roques. Quelques renforts étrangers.

Après avoir crié victoire parce que les juges trop soucieux de ne pas prendre parti avaient refusé d’entrer en enfer. Ils en viennent à publier une revue qui se propose de répandre dans le public la bonne nouvelle que les juifs n’ont pas disparu, qu’ils n’ont pas été exterminés

Que le malheur qu’ils ont subi n’est rien d’autre qu’un épiphénomène de la guerre.

Et puis voilà LE PEN qui vole à leur secours en apportant ainsi d’un coup à leurs divagations 10 à 15% du corps électoral français.

L’occasion est trop belle pour eux de relever la tête et de reprendre la lutte.

C’est eux aujourd’hui qui nous attaquent en nous reprochant d’avoir obtenu la saisie des ANNALES D’HISTOIRE REVISIONNISTE.

Ils ont attendu que l’émoi suscité par le procès BARBIE retombe pour passer à l’attaque.

Aujourd’hui la LICRA est en première ligne. C’est elle qui a pris tous les risques qui a entrainé derrière elle le MRAP, la LIGUE DES DROITS DE L’HOMME, les mouvements de déportés.

Elle assumera le combat judiciaire.

 

Mais il en est un autre sur le terrain législatif qui doit, retenir ici notre attention.

Il est question d’incriminer comme apologie de crime contre l’humanité la remise en question du génocide, de la solution finale, de l’extermination organisée des juifs, de l’utilisation de moyens techniques et chimiques pour mettre en oeuvre la solution finale.

En clair : des chambres à gaz.

 

Comment résister à la tentation et ne pas adhérer à un tel projet?

Il ne suffit tout de même pas que l’initiative en ait été prise par le RPR voire même par Monsieur PASQUA pour que le projet soit suspect.

Pourquoi la communauté juive forte de ses certitudes aurait-elle subitement des scrupules à souscrire à cette réforme législative qui mettrait un terme à toutes les controverses ?

Pourquoi la LICRA qui a été la première à se porter aux avants postes reculerait-elle devant ce pas à franchir que même le Président de la République n’a pas hésité à franchir?

Ce n’est pas parce que le MRAP ou la LIGUE DES DROITS DE L’HOMME nous auraient une nouvelle fois rappelé au respect des principes de la Démocratie et du Droit que nous devrions renoncer.

Non il n’y a que le Droit qui puisse nous arrêter. Nous sommes-nous laissés aveugler par nos origines et notre combat au point de prôner nous même l’instauration d’une législation scélérate ?

Nous sommes-nous laissés piéger par ceux qui pourraient espérer en tirer quelque profit électoral ?

Avons-nous oublié qu’avant d’être Juifs et militants, nous avons le devoir de respecter, même au prix d’une souffrance intérieure, les principes élémentaires du Droit ?

Qui s’interdit de juger l’histoire et encore plus de l’écrire et de l’imposer aux générations qui ont comme nous le Droit au doute ?

On ne nous épargnera sans doute pas ce procès d’intention mais nous en avons connu d’autres pour ne pas nous en émouvoir.

Alors il faut prendre position.

Défendre ce que nous croyons. Respecter l’état de Droit.

C’est possible.

Non pas en apportant purement et simplement notre caution à un pouvoir soucieux de récolter le vote juif par l’adoption du projet de loi qui apaiserait la communauté juive – que nous n’avons pas vocation à représenter.

Mais par un effort d’imagination et de recherche d’un instrument législatif qui concilie ces deux impératifs.

Il ne peut être question de demander au législateur que n’a pas en ce domaine plus de compétence que les juges d’écrire l’Histoire.

Et c’est pour cette raison que nous nous sommes refusés à souscrire à un projet qui fasse de la remise en question des chambres à gaz un délit.

Tous les bons esprits nous ont rejoint sans nous comprendre et sous le prétexte que nous nous intéressions au projet PASQUA nous ont rejeté dans le néant de l’obscurantisme.

Pour sortir de cette impasse, il nous faut élever le débat.

Admettons un instant de raison qu’il n’appartient ni au pouvoir judiciaire ni au pouvoir législatif – encore moins au pouvoir exécutif d’écrire l’Histoire.

Tenteraient-ils de le faire que la Cour de Cassation, le Conseil Constitutionnel et le Conseil d’Etat ne manqueraient pas de les rappeler aux limites de leur pouvoir.

Faut-il pour autant que le Droit s’avoue vaincu ou impuissant dans ce combat ou plutôt qu’il nous renvoie aux seules armes dont nous disposons sur le terrain de la Loi de 1972 ?

Nous savons tous depuis 15 ans ou plutôt depuis 5 ans qu’il n’y faut pas compter.

A1ors pourquoi en ce domaine 1imiter notre réflexion au niveau national ?

Certes il faut bien s’y maintenir dans la mesure où faute d’unification d’un Droit Pénal Européen il faudra toujours en passer par un Droit Pénal National, mais une chose est d’incriminer, autre chose est de définir la vérité dont la remise en question sera considérée comme un délit.

Autant les parlements nationaux des vieilles nations Européennes risquent-ils d’être suspects s’ils s’avisent d’écrire l’histoire, autant la conscience universelle dans l’expression qu’elle prend à travers les conventions internationales est elle indiscutable.

Si on a reconnu à celle-ci le droit de définir le crime contre l’humanité au point que cette définition et cette incrimination s’intègrent dans notre arsenal législatif, pourquoi lui contesterait-on le pouvoir de préciser ? Hic et Nunc la définition des crimes contre l’humanité qui ont été commis et qu’elle veut dénoncer pour qu’ils ne se renouvellent pas.

Autrement dit s’il appartient bien à chaque Parlement National de marquer sa volonté de lutter contre cette résurgence de l’antisémitisme que constitue le révisionnisme, ce n’est pas à lui qu’il appartient de déterminer les bases minimum sur lesquelles la conscience universelle s’est reconnue atteinte dans ses fondements.

Que chaque pays s’interroge sur l’impact que peut avoir à l’intérieur de ses frontières les manifestations de résurgence de l’antisémitisme caractérisées par le révisionnisme, mais qu’il s’abstienne surtout de fixer lui- même les bornes à ne pas franchir.

D’autres instances que lui sont plus qualifiées pour le faire sans risquer la contestation.

On peut d’abord songer à l’ONU.

Mais à raisonner à l’échelle planétaire, on prend le risque de se voir renvoyer de coulissions en commissions dans la nuit des temps, d’autant que le consensus planétaire sur ce sujet n’est pas acquis à raison de la suspicion qui plane sur le sionisme et sur l’influence de l’Etat d’ISRAËL.

 

Mieux vaut régler cette affaire entre nous. Après tout c’est l’EUROPE et elle seule qui est concernée par cette affaire. C’est de cela qu’elle est morte et qu’elle est née. A elle de prendre le problème en charge.

Il existe ici à STRASBOURG des instances parlementaires qui peuvent s’en saisir et qui peuvent à la fois extirper leur culpabilité et bâtir des instruments juridiques propres à exprimer une conscience collective européenne.

D’où venaient les juifs qui ont souffert du génocide ?

Quels sont les pays qui leur ont imposé cette épreuve majeure ?

En quoi les autres nations – fussent-elles israéliennes – seraient-elles concernées?

C’est d’ici que doit partir l’initiative – du Parlement de STRASBOURG qui s’est d’abord curieusement préoccupé du génocide arménien.

A lui de mettre à l’étude et à la signature une convention EUROPEENNE qui aurait pour objet l’élimination de toute forme d’antisémitisme qui a été la plaie de l’Europe et qui intégrerait dans cette défense la définition minimum du génocide nazi qui avait pour objet et a eu pour effet l’élimination de populations à raison de leur origine.

Sans doute n’appartiendrait-i1 pas aux instances européennes de rentrer dans le détail mais on moins pourraient-elles tenir pour acquis et imposer cette vérité aux états qui en sont membres.

A savoir :

Que l’un des Etats membres de cette communauté a sous l’influence des responsables du 3° REICH mis en œuvre une politique de discrimination et d’extermination dont les juifs et les tziganes ont été les victimes.

Que cette politique s’est traduite par la déportation et l’extermination systématique de ces populations.

Qu’au nombre des procédés d’extermination on a utilisé le gaz dans des installations construites à cet effet.

 

Reste à déterminer la forme que pourrait prendre cette reconnaissance.

Difficile à transférer au Parlement Européen une tâche que l’on conteste aux Parlements Nationaux. Encore qu’il y aurait une différence tenant à la supranationalité des instances européennes.

Mieux vaudrait que ce soit le Parlement de STRASBOURG qui en prenne l’initiative par le vote d’une résolution invitant les Etats Membres qui sont après tout les pays concernés à élaborer une convention inter européenne du type de la Convention pour l’Elimination de toutes formes de discrimination et qui pourrait être une Convention pour l’Elimination de toute forme d’Antisémitisme, recommandant aux états membres d’adopter une législation dans ce domaine, incitant la Communauté européenne à se souvenir de son passé qui a fait son histoire et son malheur.

Pourquoi l’EUROPE plutôt que l’ensemble des Nations ?

Car après tout on pourrait aussi se tourner vers l’ONU qui a une vocation à traduire l’état de la conscience universelle.

Souvenons-nous que ce sont les Nations Unis qui ont fait passer dans notre droit pénal la notion de crime contre l’humanité.

N’est-ce pas trop demander ?

N’est-ce pas plutôt nos affaires à nous européens ? S’il existe une culpabilité à l’égard des juifs, c’est bien à l’Europe et à elle seule d’en répondre.

Et puis n’y aurait-il pas quelque chose de suspect à demander à la Communauté des Nations dont fait partie Israël de se prononcer sur ce point ?

Les révisionnistes ne maugréeraient pas de dénoncer le lobby sioniste américain au sein des Nations Unies.

Paradoxal d’exclure ISRAËL de cette discussion ? Pas si sûr. Puisque ce n’est pas un problème juif mais le problème de tous et avant tout celui de l’Europe.

Ce faisant, la vieille Europe se réconcilierait avec elle-même et ferait preuve de son vouloir vivre ensemble en dépit des déchirements du passés.

Elle donnerait au monde une leçon.

Elle éviterait surtout que les politiques, les gouvernements, les Etats n’accaparent ce problème qui les dépasse.

Elle contribuerait à créer en profondeur l’unité européenne et la LICRA y serait pour quelque chose.

Voilà bien de quoi nous occuper au moins pour quelques mois.