L’Europe, entre réel et imaginaire

Par Alain Lewkowicz

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Les agriculteurs polonais ne s’en sortent pas et leur travail ne leur permet pas de vivre. Ce sentiment est partagé dans de nombreux pays européens, dont la France.

L’Europe ? Ils sont employés, ouvriers, cadres, agriculteurs, décomplexés et prêts à en découdre. Leurs ennemis ? L’Union européenne et les partis politiques traditionnels. Leurs armes ? La haine, le racisme et les idées courtes. Reportage à travers l’Europe.

Coblence, 21 janvier 2017. Le gratin européen de l’extrême droite réuni sous la bannière de l’ENL, l’Europe des nations et des libertés, jubile. Une victoire pour Trump, un Brexit qui s’annonce bien, rien de tel pour bomber les torses. De Marine Le Pen à Matteo Salvini en passant par le Néerlandais Geert Wilders, l’Allemande Frauke Petry, Heinz-Christian Strache l’Autrichien et l’indépendantiste Flamand, Gerolf Annemans, tous affichent une mine réjouie. « Rien qu’une bande de socialistes. Je hais les socialistes comme Hitler et Obama », lâche Janus Korwin-Mikke, eurodéputé polonais et leader de la coalition pour la restauration de la liberté et de l’espoir pour la République, alors que je m’étonne de son absence à cette grand-messe brune.

Des témoignages de l’Est

Qu’ils montrent une image de respectabilité ou celle d’un eurodéputé faisant le salut nazi ou rappelant que « Arbeit macht frei », ils sont pourtant les porte-voix de millions d’Européens aujourd’hui décomplexés, galvanisés par des résultats électoraux encourageants. Ils s’engagent et militent dans une confusion de peurs et de fantasmes mais également, aussi, parfois, de bon sens. Marek a 19 ans. Il zone dans les rues de Łódź à la recherche d’expédients. Mais il rêve d’une Pologne forte « comme celle d’avant-guerre ». Korwin-Mikke ? Un mentor : « L’État polonais est une organisation parasite sous occupation européenne qui vole l’argent du peuple. L’État providence, nous rend faible. C’est un État d’esclaves. » Et ça, Marek, il y croit.

« Tu vois ces usines de briques rouges, elles ont survécu à la Première Guerre mondiale, à la seconde et au communisme, mais pas à l’Europe. Elles sont vides. Plus de travail. La ville a perdu 200 000 habitants. »

Marek, Polonais

« Et puis il y a beaucoup de juifs ici, malgré Hitler et le communisme. » Il est en confiance, alors à moi, il le dit : « Dans ma ville natale, personne n’aime les juifs. Il doit bien y avoir une raison. » À 120 km à l’ouest, Krzysztof, éleveur de 45 ans m’attend avec ses cinq vaches et ses trois chevaux. Sans famille et sans enfant, il envisage de partir. « Avant l’adhésion à l’UE nous étions 120 exploitants ici. On n’est plus que 10. La bureaucratie européenne nous a envahis et voilà le résultat : les prix du lait sont stables mais pas ceux du carburant et des engrais qui ont explosé. Mon litre de lait coûte moins d’un zloty. Dans les grandes surfaces ils en vendent à 3 zlotys le litre. Un lait qui vient d’ailleurs… L’Europe ne nous a apporté qu’une seule chose de bien, des machines innovantes. Mais ici, on n’a pas d’argent pour les acheter. »

À l’Ouest de l’Europe

Même asthénie 1 700 km au sud-ouest, sur les hauteurs de Gênes dans la ferme de Maria. La dernière des environs. Comme tous les matins depuis des semaines elle jette le lait de la traite. Une vie de labeur qui s’achève là pour cette femme de 57 ans désormais sans ressource.

La faute à qui ? « Aux migrants qui absorbent toutes les subventions et à cette Europe qui nous oblige à vendre notre lait à des prix qui ne couvrent plus nos dépenses. » Plus bas dans la vallée, on s’agite au Parlement de Ligurie dont Gênes est la capitale. Un Christ vient d’être accroché au-dessus de la place du président. Un symbole fort dont se réjouit Fabio, cadre de 30 ans et membre de la Ligue du Nord depuis l’adolescence.

« L’Europe et les étrangers sont une menace pour mon identité. »

Fabio, Italien

« Je veux qu’on se souvienne de nos origines gréco-romaines. Je ne veux pas être juste un consommateur. Nous sommes chrétiens et refusons l’islamisation de notre société. La globalisation nous attaque. Nous devons nous défendre. J’ai lu le Coran. C’est très clair. Ils veulent nous détruire. »

Le sentiment de ne « plus être chez soi » est de plus en plus prégnant en Europe et l’immigration est de plus en plus rejetée.

Même son de cloche, à Anvers dans le bureau régional du Vlaams Belang, au-dessus duquel flotte le drapeau jaune frappé du lion des Flandres. Sam, Chris, Eddie, Mariette et Anne, tous militants actifs pour qui la Belgique n’existe pas, m’imposent le ton de la rencontre : « Nous avons fait les croisades au Moyen Âge pour sauver la chrétienté et sans doute devons-nous aujourd’hui en mener une nouvelle pour chasser les Africains, qui viennent ici pour bénéficier de nos avantages. » « 70 % des criminels sont musulmans. Regardez leurs noms. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des psychopathes. » Ils dénoncent pêle-mêle ces quartiers de mosquées dans lesquels leurs femmes ne pourraient pas se balader en minijupe, les 10 000 musulmans qui arriveraient chaque année en Belgique. « On n’est plus chez nous. Paris, Londres, ou Malmö ne sont plus des villes européennes mais des villes pakistanaises ou Égyptiennes. Qui veut de ça ? », me demandent-ils.

Vienne, quelques jours plus tard. Ahim, Autrichien de la classe moyenne m’attend à la permanence du FPÖ, le Freiheitlichen Partei Österreichs dans lequel il milite depuis 2015 alors que l’Autriche fait face à un afflux massif de migrants venus des Balkans. Après avoir insisté sur la normalité d’avoir eu des grands-parents nazis, il pérore sur « le piège de l’humanisme » dans lequel les Autrichiens seraient tombés en « laissant se produire une invasion de “Tchétchènes et d’Afghans musulmans”. Quand je prends le métro, j’entends de moins en moins de gens parler l’allemand. Mon coiffeur ne le parle pas du tout ! Regardez Cologne en 2016 et Innsbruck en 2017. C’est évident. »

« La guerre a déjà commencé et nous réfléchissons à la façon dont nous pourrions mettre en oeuvre une nouvelle croisade pour nous débarrasser des musulmans. Et ça ne se fera pas sans verser de sang »

Ahim, Autrichien

Retour à Paris. Embouteillages. Mon chauffeur de taxi s’énerve. En cause, des travaux décidés « d’en haut par des gens qui ne sont sans doute jamais venus ici. Des technocrates de Bruxelles qui ont décidé de nous emmerder ». Et d’ajouter en guise de conclusion : « Comment peut-on être ministre des Transports quand on n’a jamais été chauffeur de taxi ? » En voilà une question qu’elle est bonne !

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