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Quitter X

Éditorial par Emmanuel Debono, rédacteur en chef du DDV. Publié dans Le DDV • Revue universaliste N°691 – “Désordre informationnel : Une menace pour la démocratie” – Automne 2023 (En savoir plus).

On le répète souvent : la technologie n’est pas coupable. Elle est ce qu’en font les usagers, c’est-à-dire, le meilleur et le pire. Dans le cas de X (ex-Twitter), le meilleur, c’est ce formidable espace d’information et d’expression où chacun est libre de naviguer, de se documenter, de puiser pépites et détails factuels, dans une fantastique immédiateté. Avec un tel outil, il est possible de sauver des vies, d’apprendre, de sensibiliser, de provoquer, aussi, des rencontres, « in real life », à la suite d’échanges « virtuels ». 

Le pire ? Chacun y a été directement confronté, avec l’apparition de messages ou d’images non sollicités, d’insultes et de menaces, avec ce sentiment d’intranquillité – quand il ne s’agit pas de dépression – que font naître la colère, l’indignation et un système de gratification régressif. 

La pérennité du système surprend. Non, la soumission volontaire aux principes libertariens qui régentent la plateforme ne décourage pas ceux qui continuent de croire en la fraternité numérique, en l’éducation et l’édification par la production de contenus soigneux. Non, l’absence de modération et de sanction ne dissuade pas les institutions, les responsables politiques, les porte-voix des corps intermédiaires d’y recourir pour leur communication. Non, le cyber-harcèlement, la désinformation mais aussi l’adhésion d’Elon Musk aux thèses d’extrême droite n’ont pas encore provoqué l’implosion d’un outil qui paraît indispensable pour saisir en temps réel la température politique, l’information au plus chaud, le pouls du monde. 

Le pire dans le meilleur 

Quitter X, n’est-ce pas mourir un peu, renoncer à l’hyper-connexion qui rassure, au fil d’information qui instruit, à la visibilité qui flatte ? Y demeurer, n’est-ce pas nourrir le Moloch, cautionner l’incivisme, la dérégulation et ce qui corrode nos valeurs ? Les analyses convergent : les plateformes, et pas uniquement X, jouent un rôle clé dans la déstabilisation des démocraties fondées sur le principe de vérité, aujourd’hui soumis aux rudes assauts du mensonge institutionnalisé. Cette réalité est documentée. On ne compte plus les enquêtes scientifiques, les analyses et rapports officiels sur le danger psychique, l’impact intellectuel, l’addiction, sur la continuité entre ce qui se dit, le visage caché, et les répercussions concrètes dans la vie des individus. 

Mais parce que le « meilleur » demeure sur X, la réponse tarde. La volonté politique, seule à même de faire appliquer la loi, et notamment le Digital Service Act (DSA) entré en vigueur en France au mois d’août dernier, fait défaut. Un soir de septembre, Ginette Kolinka, rescapée d’Auschwitz, raconte sa déportation dans une émission télévisée. La séquence, diffusée sur X, inspire des dizaines de messages négationnistes ou relativistes, que les lois françaises répriment mais dont la plateforme fait son carburant. 

En l’occurrence, dans la conception absolutiste de la liberté d’Elon Musk, le pire et le meilleur s’interpénètrent, par nature et intention, au point d’ériger l’informateur sincère en vecteur de désinformation et de haine. Quand une information fiable inspire le soupçon, le déni, la contre-vérité ou la théorie du complot, quand elle met en branle une cascade de commentaires malveillants qui déclenchent à leur tour répliques, ripostes et contre-ripostes, le système n’est ni plus ni moins qu’un cercle vicieux. 

Illusoire régulation  

Faut-il attirer l’attention sur un message haineux en lui offrant un écho ? Doit-on au contraire ignorer la provocation et l’insulte en leur accordant de facto droit de cité ? Faut-il s’épuiser dans des controverses sans fin, des signalements sans effets, user son temps, son énergie, ses convictions en se positionnant du côté de la raison quand celle-ci – sauf au plan commercial – n’entre décidément pas en ligne de compte dans les calculs des dirigeants de l’entreprise ? Doit-on au contraire se concentrer sur la production de contenus positifs que les « trolls », les désinformateurs professionnels, les extrémistes ou les désœuvrés pourront allègrement démolir en un mot ou en un « gif » ? 

Ces questions sont familières à ceux qui défendent un usage raisonné de l’outil. Le problème est que nombre d’entre eux ne se les posent plus vraiment aujourd’hui tant faire sans X peut paraître inconcevable. L’outil a en outre réussi à créer l’illusion que l’on pouvait s’instituer individuellement en gendarme, en « debunker », en justicier, et y propager une parole juste, quand toute intervention de cet ordre ne fait en réalité qu’alimenter algorithmes et tendances. C’est adopter de dérisoires postures de combattants dans un espace aux règles liberticides duquel nous nous soumettons. 

Il est illusoire d’imaginer le fonctionnement vertueux d’un outil conçu pour accueillir des centaines de millions d’utilisateurs connectés aux quatre coins du monde. La liberté est son principe intrinsèque – et non, ici, une valeur émancipatrice –, qui conduit à penser que si la technologie n’est pas coupable, elle n’est pas non plus totalement innocente. 

L’être humain sachant inventer et se réinventer, il faut cesser de tergiverser et quitter X*. 

* Dans son éditorial publié en page 7, Mario Stasi fait entendre une voix plus optimiste sur les perspectives ouvertes par le DSA en matière de régulation. Cette question fait l’objet d’un débat interne au sein de la Licra. 

Agissons ensemble !

Le DDV, revue universaliste

N°689 – Le DDV • Désordre informationnel : Une menace pour la démocratie – Automne 2023 – 100 pages

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