Peut-on “réparer” l’esclavage ?

La question peut paraître, à première vue, « saugrenue ». Pourtant elle interpelle. Parce que l’esclavage, notamment celui des Noirs d’Afrique, est à la fois la cause et l’effet du racisme, d’une conception remontant à l’Antiquité, où c’était normal, tous les hommes ne se valant pas, toutes les vies n’étant pas également dignes d’être vécues. Qu’était-ce donc que la vie d’un esclave ? Presque rien, puisqu’il était compté au nombre des choses, des « biens meubles » dont on héritait, qu’on pouvait vendre et acheter comme le bétail. Se poser la question des réparations, c’est donc, à rebours, refuser de tourner la page de manière trop rapide et oublieuse sur cet énorme gâchis humain que constitua l’esclavage.

Imprescriptibilité

On dira qu’il y a prescription, que, tous les protagonistes étant morts depuis longtemps, ce sont des « affaires anciennes ». Mais l’esclavage est un crime contre l’humanité, et donc imprescriptible. Et l’exemple de Haïti, contraint de payer, en 1825, aux anciens propriétaires d’esclaves une compensation financière pour leur perte – estimée à plus de 21 milliards de dollars, qui l’a endetté jusqu’en 1946 –, montre amplement que l’argument de l’ancienneté ne tient pas. Enfin, si les responsables directs que furent les propriétaires et les marchands sont morts, la machine du développement économique née des profits colossaux engendrés par une main-d’oeuvre gratuite est non seulement là, mais continue à contribuer à la richesse de nombre d’entreprises, en France et en Europe. De même, les dégâts engendrés par l’esclavage se perpétuent et se renforcent dans les sociétés et les groupes humains qui en furent les victimes. L’histoire de l’esclavage obère notre actualité.

Réparer l’irréparable

« Réparer », c’est non seulement reconnaître ces dommages, mais aussi contribuer à indemniser sur un plan légal, matériel, moral, voire symbolique, ceux qui en furent victimes, et à défaut leurs descendants. L’esclavage n’est-il pas, de par son ampleur et son étendue dans le temps, irréparable ? Mais la Shoah, qui peut être une référence en termes de pensée de la réparation, était-elle réparable ? Par définition, non. On ne répare pas 6 millions de vies exterminées, pas plus qu’on ne peut, de ce point de vue, réparer les vies bafouées, écrasées et torturées des millions d’esclaves. Le raisonnement est donc spécieux : ce n’est pas parce qu’on ne peut pas faire que ce qui a été ne le soit pas qu’on ne peut pas, au moins symboliquement et moralement, réparer. On doit chercher à le faire, en trouver voire en inventer les formes…

La réparation est-elle possible « concrètement » ?

C’est la vraie question : que faire ? En faveur de qui ? Comment ? Les propositions du Cran ouvrent des pistes de réflexion. Citons-en quelques-unes :

  • Proposer une loi-cadre sur les réparations de l’esclavage
  • Rembourser à Haïti le tribut imposé, sous forme d’une fondation consacrée au développement économique, à l’attribution de bourses à tous les descendants d’esclaves qui en feraient la demande
  • Réviser les programmes scolaires dans le sens d’une prise en compte plus importante de l’histoire de l’esclavage et du colonialisme
  • Créer un Musée national de l’esclavage et de l’abolition

L’enjeu n’est pas seulement moral. La réparation est politiquement nécessaire ; elle constituerait un pas décisif vers une forme de réconciliation nationale des identités douloureuses qui sont celles, notamment, des jeunes des quartiers, héritiers involontaires de cette histoire qui leur pèse. Ils ont besoin de marcher la tête haute pour se sentir des citoyens reconnus.

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