1, jour, 1 combat. 5 mai 2002 : Le Pen : un « non » franc et massif

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A l’approche des premières estimations délivrées comme à l’accoutumée à 20h, la seule inconnue qui demeure sur l’issue de l’élection présidentielle de 2002 est le niveau de Jean-Marie Le Pen. Au final, il fera près de 18%. A la surprise quasi générale, le leader maximo de l’extrême droite française s’était qualifié pour affronter Jacques Chirac, président sortant de cinq ans de cohabitation. Lionel Jospin, son premier ministre socialiste, s’est effondré, perdant plus de 3 millions de voix par rapport au premier tour de 1995. Et c’est bien davantage la forte abstention et l’affaissement de la gauche qui a donné les clés du second tour à Jean-Marie Le Pen : lui n’a progressé que de 234 000 voix en sept ans et n’a bénéficié en réalité d’aucune vague. Il reste même dans l’étiage de ses précédentes candidatures à la présidentielle. En 2002, il recueille 4,8 millions de voix. En avril 1988, il en recueillait déjà 4,4 millions. 

Mais le traumatisme est bien supérieur à la dynamique des urnes. Le Pen au second tour, c’est un séisme politique. Troll de la vie politique depuis des décennies, depuis 1972 où il a participé à la naissance d’un parti crépusculaire autour d’anciens Waffen-SS et de miliciens, mélangés, au début, à quelques gaullistes qui s’étaient abîmés dans l’OAS. 


Député de la rive gauche de Paris de 1956 à 1962 sous les étiquettes poujadistes et « Indépendants et paysans », il se fait remarquer par son tapage, pour ne pas dire sa morgue, lorsque, à la tribune de l’Assemblée, il lance à la face de Pierre Mendès France le 11 février 1958 un propos qui ne trompe personne sur son intention antisémite : « Que voulez-vous que pense l’armée de ce coin qu’insinuent sans arrêt entre elle et la nation certains qui commandent peut-être de puissantes forces d’information, de puissantes forces financières mais qui ne représentent pas, en tout cas, de véritables forces populaires ? Vous savez bien, Monsieur Mendès France, quel est votre réel pouvoir sur le pays. Vous n’ignorez pas que vous cristallisez sur votre personnage un certain nombre de répulsions patriotiques, presque physiques ». 


Engagé dans l’armée française en Indochine, dans la scabreuse « Opération Mousquetaire » de 1956 à Suez puis en Algérie, il reconnaît dans Combat le 9 novembre 1962 : « Je n’ai rien à cacher. Nous avons torturé parce qu’il fallait le faire. Quand on vous amène quelqu’un qui vient de poser vingt bombes qui peuvent exploser d’un moment à l’autre et qu’il ne veut pas parler, il faut employer des moyens exceptionnels pour l’y contraindre. C’est celui qui s’y refuse qui est le criminel car il a sur les mains le sang de dizaines de victimes dont la mort aurait pu être évitée ». Le lendemain, il se ravise et revient sur ses propos. Directeur de campagne de l’extrémiste Tixier-Vignancour pour l’élection présidentielle de 1965, il fonde les comités éponymes qui visent à fédérer une extrême droite éparpillée « façon puzzle » depuis la Seconde Guerre mondiale et Vichy.

Il est ensuite battu aux élections législatives de 1962 et de 1968 par le gaulliste de gauche René Capitant, ancien résistant et ancien militant du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. 

Entre deux visites aux anciens cadres de la Collaboration réfugiés dans l’Espagne franquiste, Le Pen fonde une entreprise d’édition phonographique, la Société d’études et de relations publiques, spécialisée dans l’édition de disques de musique militaire, d’histoire et de discours historiques parmi lesquels ceux d’Hitler, de Pétain, de Laval et de Mussolini. Après mai 1968, l’extrême droite trouve l’occasion d’exister dans l’opposition aux mouvements d’extrême gauche qui viennent de battre le pavé. 
Le Front National, en 1972, est une petite communauté réduite aux acquêts de l’héritage de Vichy, des nostalgiques de la France coloniale, des anti-communistes viscéraux et du reliquat du catholicisme intégriste qui n’a pas digéré « Vatican II », n’a pas avalé la pilule de Lucien Neuwirth et encore moins accepté le droit des femmes à avorter porté par la Ministre de la Santé Simone Veil, devenue la cible privilégiée de l’extrême droite.

Le 7 juin 1979, Le Pen, qui l’affuble régulièrement de surnoms vomitifs, vient avec des nervis troubler le meeting de celle qui s’apprêtait à devenir la première femme à présider le Parlement nouvellement créé. La réponse de Simone Veil à Le Pen est cinglante et forte : « Vous ne me faites pas peur, pas peur du tout. J’ai survécu à pire que vous. Vous n’êtes que des SS aux petits pieds ». 


Dans les années 80, la crise économique aidant, le racisme anti-immigrés devient le carburant du Front National. Aux cantonales de 1982, aux municipales de 1983, le parti de Le Pen commence à tutoyer dans certains territoires des scores à deux chiffres qui font céder une partie de la droite républicaine à la tentation de s’allier avec lui, notamment à Dreux. Aux européennes de 1984, le FN obtient 11% des suffrages et le leader frontiste accède davantage aux médias où il vient régulièrement écumer contre les immigrés ou les homosexuels « sidaïques », pour le rétablissement de la peine de mort. La suite n’est qu’une succession de résultats électoraux encourageants pour l’extrême droite, aux élections régionales et aux élections législatives de 1986, le scrutin proportionnel départemental à un seul tour lui permettant de former un groupe de 35 députés. Aux régionales de 1998, il parvient avec ses voix à stipendier un certain nombre d’élus, venus essentiellement de l’UDF, et qui ont scellé leur réélection dans un pacte politique qui les discréditera durablement. 


Le 16 janvier 2011, au moment où il passe le flambeau à sa fille Marine pour perpétuer l’entreprise familiale, cette dernière revendique l’héritage : « Dans sa fonction de président d’Honneur, son irremplaçable expérience comme sa sereine autorité et la rectitude de sa pensée seront pour nous, serons pour moi, un appui déterminant. J’ai été pendant 42 ans le témoin privilégié de ce combat. J’ai vu la droiture, la noblesse d’âme, la persévérance, la vision et parfois la bravoure avec laquelle il a assuré la direction du Front National, toutes qualités qui permettent aujourd’hui d’affirmer qu’il s’est incontestablement hissé à la hauteur de l’Histoire. Comme fille, j’ai vu aussi, sous la carapace du chef, les blessures causées par l’injustice du traitement fait à notre mouvement, à nos militants et donc à lui-même. »


A vrai dire, au moment où Marine Le Pen se perd en élégie pour saluer son patriarche, on ne sait si elle évoque en guise de « noblesse » les propos de son père, jamais reniés, sur les chambres à gaz de 1987 et qui ont popularisé le négationnisme au-delà du microcosme des groupuscules d’extrême-droite.

Quand elle témoigne avec admiration de ses 42 ans de compagnonnage, on se perd en conjectures pour savoir ce qu’elle aurait le plus apprécié : les dérapages de Le Pen qu’elle a applaudi en son temps dans le public du plateau de l’Heure de Vérité, ce moment où son père humilie Michel Durafour par un jeu de mots innommable ou encore cette ironie abjecte de Le Pen sur la « noyade » de Brahim Bouarram jeté dans la Seine par des skinheads issus du cortège du FN. Quand elle évoque la bravoure de son père, songe-t-elle à cet instant de honte pour la démocratie et qui a vu son père molester physiquement Annette Peulvast-Bergeal, maire de Mantes-la-Ville, le 30 mai 1997.

Quand elle invoque les injustices faites à son père, pense-t-elle au casier judiciaire plombé de son aïeul, chargé du poids de la récidive et des peines les plus infamantes pour racisme, antisémitisme, négationnisme et frappé d’inéligibilité ? Quand elle évoque la droiture de son père, pense-t-elle à cette vilénie qui le poussa, un jour, à demander au ministre Lionel Stoléru, désigné comme juif, s’il avait une double nationalité ?


L’inventaire de cet héritage historique n’a jamais été dressé, dénoncé, ni catégoriquement renié. Jamais, de peur sans doute de sortir de l’ambiguité à son détriment. Au mieux, effacé. Le discours apologétique de Marine Le Pen de 2011 a curieusement disparu du site du FN. On a changé le nom du parti mais certains cadres du Rassemblement National symbolisent encore ce passé là.


Au crépuscule de sa vie politique, Jean-Marie Le Pen a été exclu pour un énième dérapage sans que jamais ne soient condamnés par le parti les milles qui l’ont précédé. Le Pen commençait à gêner sur la photo de famille et à troubler les réunions, un peu comme ce vieil oncle raciste un peu stone qui vient empuantir les fins de repas du dimanche et qu’on finit par ne plus inviter. Lors des dernières élections présidentielles, où elle a été qualifiée comme son père en 2002 pour le second tour, Marine Le Pen a obtenu plus de 10 millions de voix, un record historique pour l’extrême droite en France, depuis toujours.

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