ActualitésCulture1 jour, 1 texte #19 : Hanna Arendt, "Nous autres réfugiés", janvier...

1 jour, 1 texte #19 : Hanna Arendt, « Nous autres réfugiés », janvier 1943

« Tout d’abord, nous n’aimons pas que l’on nous traite de « réfugiés ». Nous nous baptisons « nouveaux arrivants » ou « immigrés ». Nos journaux sont destinés aux « Américains de langue allemande » et, à ma connaissance, il n’y a pas et il n’y a jamais eu d’association fondée sur les persécutés du régime hitlérien dont le nom pût laisser entendre que ses membres fussent des « réfugiés ».

Jusqu’à présent le terme de réfugié évoquait l’idée d’un individu qui avait été contraint à chercher refuge en raison d’un acte ou d’une opinion politique. Or, s’il est vrai que nous avons dû chercher refuge, nous n’avons cependant commis aucun acte répréhensible, et la plupart d’entre nous n’ont même jamais songé à professer une opinion politique extrémiste. Avec nous, ce mot « réfugié » a changé de sens. On appelle de nos jours « réfugiés » ceux qui ont eu le malheur de débarquer dans un nouveau pays complètement démunis et qui ont dû recourir à l’aide de comités de réfugiés.

Avant même que cette guerre n’éclate, nous nous montrions encore plus susceptibles quant à l’appellation de réfugiés. Nous nous efforcions de prouver aux autres que nous n’étions que des immigrés ordinaires. Nous affirmions être partis de notre plein gré vers des pays de notre choix et nous niions que notre situation eût rien à voir avec les « prétendus problèmes juifs ». Certes, nous étions des « immigrants » ou de « nouveaux arrivants » qui avions abandonné notre pays parce qu’un beau jour il ne nous convenait plus, voire pour des motifs purement économiques. Nous voulions refaire nos vies, un point c’est tout. Or cela suppose une certaine force et une bonne dose d’optimisme : nous sommes donc optimistes.

En fait, cet optimisme est vraiment quelque chose d’admirable, même si c’est nous qui l’affirmons. L’histoire de notre lutte est désormais connue. Nous avons perdu notre foyer, c’est-à-dire la familiarité de notre vie quotidienne. Nous avons perdu notre profession, c’est-à-dire l’assurance d’être de quelque utilité en ce monde. Nous avons perdu notre langue maternelle, c’est-à-dire nos réactions naturelles, la simplicité des gestes et l’expression spontanée de nos sentiments. Nous avons laissé nos parents dans les ghettos de Pologne et nos meilleurs amis ont été assassinés dans des camps de concentration, ce qui signifie que nos vies privées ont été brisées.

Néanmoins, dès que nous fûmes sauvés – et la plupart d’entre nous durent être sauvés à plusieurs reprises –, nous commençâmes notre nouvelle vie en nous efforçant de suivre au pied de la lettre tous les conseils avisés de nos sauveurs. Ils nous demandèrent d’oublier, et nous oubliâmes effectivement plus vite encore qu’on eût pu le croire. Ils nous rappelèrent amicalement que ce nouveau pays deviendrait une nouvelle patrie et, de fait, au bout de quatre semaines en France ou de six semaines en Amérique, nous nous prétendions français ou américains. Les plus optimistes d’entre nous allaient même jusqu’à prétendre que toute leur existence préalable s’était écoulée dans une sorte d’exil inconscient et que seul leur nouveau pays leur avait révélé ce qu’était véritablement une patrie. Sans doute élevons-nous parfois quelque objection lorsqu’on nous demande d’oublier notre précédente profession et il nous est extrêmement difficile de nous débarrasser de nos anciens idéaux lorsque notre statut social est en jeu. En ce qui concerne la langue, nous n’éprouvons en revanche aucune difficulté : au bout d’un an seulement, les optimistes sont convaincus qu’ils manient l’anglais aussi bien que leur langue maternelle et, au bout de deux ans, ils jurent leurs grands dieux qu’ils le parlent mieux que toute autre langue – se souvenant à peine de l’allemand.

Afin d’oublier de façon encore plus efficace, nous préférons éviter toute allusion aux camps de concentration ou d’internement que nous avons connus dans presque tous les pays d’Europe – ce qui risquerait en effet d’être interprété comme une attitude pessimiste ou un manque de confiance dans la nouvelle patrie. Combien de fois ne nous a-t-on pas en outre répété que personne n’aime entendre parler de cela ; l’enfer n’est plus une croyance religieuse ni un délire de l’imagination, mais quelque chose de tout aussi réel que les maisons, les pierres et les arbres qui nous entourent. Manifestement personne ne veut savoir que l’histoire contemporaine a engendré un nouveau type d’êtres humains – ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis et dans les camps d’internement par leurs amis.

Même entre nous nous n’évoquons pas ce passé : nous avons trouvé au contraire une manière bien à nous de maîtriser un avenir incertain. À l’instar des autres, nous faisons des projets, formulons des vœux. Mais, par-delà ces attitudes très généralement humaines, nous nous efforçons d’envisager l’avenir de manière plus scientifique. Après une telle malchance, nous désirons nous engager sur une voie vraiment sûre. C’est pourquoi nous abandonnons la terre avec toutes ses incertitudes et nous tournons nos regards vers le ciel. Ce sont les astres – plutôt que les journaux – qui nous prédisent la victoire de Hitler et la date à laquelle nous deviendrons citoyens américains. Les astres nous paraissent plus fiables que tous nos amis ; ce sont eux qui nous apprennent quand doit avoir lieu le déjeuner avec nos bienfaiteurs et quel sera le jour le plus propice pour remplir l’un de ces innombrables questionnaires qui accompagnent nos vies actuellement. Parfois même nous recourons aux lignes de la main, voire à la graphologie. Ainsi en apprenons-nous moins sur les événements politiques que sur notre cher « Moi », même si la psychanalyse est un peu passée de mode. Révolue l’époque heureuse où, par ennui, les personnalités de la haute société évoquaient les frasques géniales de leur petite enfance ; elles ne veulent plus entendre parler d’histoires de fantômes : ce sont les expériences réelles qui leur donnent la chair de poule. Il n’y a plus besoin d’ensorceler le passé, il l’est suffisamment en réalité. Ainsi, en dépit de l’optimisme que nous affichons, nous utilisons toutes sortes de recettes magiques pour évoquer les esprits de l’avenir. »

Agissons ensemble !

Le DDV, revue universaliste

"Droit d’asile : principes et urgences" - n°687 - Été 2022 – 108 pages

LAISSER UN COMMENTAIRE

Votre commentaire apparaîtra après modération. Veillez à respecter la législation française en vigueur.

Please enter your comment!
Please enter your name here

Suivez-nous

118,227AbonnésJ'aime
1,268AbonnésSuivre
40,688AbonnésSuivre

Rejoignez-nous

Newsletter