Chroniques du Festival d’Avignon (suite)

La pièce de Zweig relève du théâtre de l’intimité, de ce concentré d’humanité, le couple et son double absent, l’amant. Car c’est sans doute là que tout commence pour Zweig et que tout peut basculer d’un instant à l’autre : notre humanité au risque de ce qui peut toujours la nier tout en procédant d’elle, notre inhumanité.

Histoire banale et ordinaire en apparence : une jolie jeune femme s’ennuie dans son mariage ; son mari, un jeune avocat la néglige. Se sentant délaissée elle prend un amant pour se sentir vivre et aimée. Mais une femme l’aborde, prétendant être l’épouse trompée de l’amant : elle lui extorque de l’argent pour prix de son silence. Elle revient et s’acharne, enfermant peu à peu la jeune femme dans un silence et une accumulation de mensonges qui la détruisent et l’emmènent au bord de la folie… Un soir pourtant sa maître-chanteuse lâche un demi aveu : il suffirait qu’elle cesse de mentir à son mari pour être débarrassée d’elle ; « bientôt elle comprendra »…

Montée comme un thriller haletant, les pièces de la maison comme incrustées sur la scène, un microcosme dans le macrocosme du monde qui est juste là, en bordure de scène, la pièce de Zweig est servie par un magnifique trio d’acteurs. La peur, la terreur et la pitié nous saisissent peu à peu, nous tenant en haleine, le cœur au bord des lèvres : nous les éprouvons et les épurons, c’est à dire que nous en comprenons toutes les subtilités. Une leçon d’une acuité et d’une affolante précision sur la nature des émotions qui nous agitent et qui peuvent nous élever comme nous abaisser.

Chronique N°5 du Festival d’Avignon

Le roi se meurt
Eugène Ionesco
Mise en scène et scénographie d’Alain Timar
Avec les acteurs de l’Académie de Théâtre de Shanghai
Tous les jours au Théâtre des Halles à 11 h

Le roi se meurt se situe dans la droite ligne d’une précédente mise en scène, celle d’Übü Király présentée au festival 2013, qui poussait l’absurde et le grotesque à son paroxysme, dénonçant ainsi la comédie du pouvoir.

Six jeunes acteurs chinois pénètrent dans un théâtre de nuit, prêts à jouer la pièce qu’ils répètent depuis un mois mais qu’aucun théâtre ne leur permet de représenter. Ils s’emparent du décor, un bric-à-brac, de costumes, d’accessoires tous plus grotesques et comiques les uns que les autres. Ils vont jouer Le roi se meurt, cette tragédie absurde du pouvoir qui se défait et se réorganise à la mort du tyran.

Entre pantomine, danse, et opéra, proche parfois de certaines images époustouflantes de beauté de Adieu ma concubine, ils s’emparent de ce texte et nous le donnent à voir comme nous ne l’avons jamais vu : aux confins de l’absurde, de cette désarticulation sociale et politique que constitue cette pièce, miroir d’une société qui se désagrège et qui meurt, que les jeunes fuient parce qu’ils n’y trouvent plus leur place.