« Rescapés ». Préface à La couleur d’un génocide, de Diogène Bideri – Épisode 2

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Cette préface (qui pour des raisons de format est livrée en 4 parties : mais quand vous disposerez de l’ensemble je vous recommande de reprendre votre lecture d’un coup) est ma réaction au livre-témoignage de Diogène Bideri, philosophe et juriste rwandais, rescapé en 1994 du génocide des Tutsi.
Je tente d’y faire apercevoir ce qui est l’évidence qui s’est imposée à ma lecture : à quel point nous sommes tous touchés, par-delà la tentation de l’exotisme, par le génocide – non seulement par l’infinie compassion qu’on ne peut manquer d’éprouver, mais parce que la mort telle qu’elle se produit dans le génocide vient hanter notre présent d’individus mondialisés, et bouleverse ce que nous pensions notre identité de modernes. A quel point, pour le dire d’un mot, nous sommes nous également des rescapés de ce génocide lointain.

Une action forte de la section de Dijon : l’achat de 50 exemplaires du livre de Diogène Bideri « Rwanda 1994 : la couleur d’un génocide » Cette décision qui a été prise après avis du bureau national est naturellement mentionnée dans le livre : «  ce livre a été publié avec le soutien de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA). L’ouvrage de Diogène Bideri, juriste, philosophe, rescapé, est par ailleurs préfacé par Alain David. 

« Cette préface (qui pour des raisons de format est livrée en 4 parties : mais quand vous disposerez de l’ensemble je vous recommande de reprendre votre lecture d’un coup) est ma réaction au livre-témoignage de Diogène Bideri, philosophe et juriste rwandais, rescapé en 1994 du génocide des Tutsi.

Je tente d’y faire apercevoir ce qui est l’évidence qui s’est imposée à ma lecture : à quel point nous sommes tous touchés, par-delà la tentation de l’exotisme, par le génocide – non seulement par l’infinie compassion qu’on ne peut manquer d’éprouver, mais parce que la mort telle qu’elle se produit dans le génocide vient hanter notre présent d’individus mondialisés, et bouleverse ce que nous pensions  notre identité de modernes. A quel point,  pour le dire d’un mot, nous sommes nous également des rescapés de ce génocide lointain. »

Alain David


Lire l’épisode 1

Le génocide ne réside donc pas simplement dans la violence des massacres, dans leur cruauté, voire dans le nombre des victimes, mais dans le fait de priver ces dernières de ce rapport à leur mort, de les priver de l’affirmation d’un « sens de la vie », selon lequel, de générations en générations, fût-ce dans des situations extrêmes, la vie s’affirme comme le bien le plus précieux, contre la mort, laquelle enseigne que la vie est l’absolu parce qu’elle se paie d’un prix absolu. Lien paradoxal  à la vie, qui est si l’on veut, en son sens le plus littéral, et avant tout fidéisme, celui qui signifie  en l’homme sa sensibilité re-ligieuse. Le génocide distend au contraire ce lien, jusqu’à  cette occurrence où il n’y aurait plus de lien, et donc où il n’y aurait plus d’humanité, et donc encore, en reprenant Agnon, où ne subsisterait que la terrifiante indistinction entre les morts et les vivants, ces derniers privés de la possibilité d’affirmer le sens absolu de la vie, étant, déjà comme vivants, morts, indifféremment vivants ou morts, objets informes et abjects, jetés comme tels (et Bideri y insiste, ce fut ce qui advint au Rwanda en 94) dans les latrines ou sur les immondices  Et néanmoins, en régime civilisé même les cadavres des charniers (exemplairement je mentionnerai Montfaucon,  les pendus de Villon) abandonnés sans sépulture aux éléments et aux animaux,  conservent un sens selon quoi, jusque dans l’extrême déréliction, se revendique ce lien à la vie, constitutif du fait humain. 

                            Frères humains qui après nous vivez

                            N’ayez les coeurs contre nous endurcis

Que se passe-t-il alors, tout au contraire, avec le génocide ? Ou quel est le sens d’un récit de génocide ? Ou plus précisément – il faut maintenant aller au plus près de la singularité de ce récit-là, celui de Diogene Bideri – que nous est-il donné dans ce livre à lire ? Un récit de rescapé répond son auteur, qui précise pourtant qu’il n’est pas « vraiment » rescapé lui-même,  au sens où ne serait pas rescapé  celui qui pour une raison circonstancielle se serait absenté, n’aurait pas pris, au dernier moment, l’avion qui est tombé ; et néanmoins rescapé quand même – qui le contesterait – si on admet que comme « Tutsi », il était destiné à la mort, et que sa famille la plus proche a été presque entièrement exterminée. De ce fait le livre de Diogène Bideri se propose comme la réaction naturelle, l’attitude que commande, si on veut le dire ainsi, la « nature » , à celui qui est « naturellement » humain, attaché comme tout humain aux siens.

Elever la voix en leur faveur est donc ici comme un geste naturel de la piété familiale. Mais il y a davantage, immédiatement davantage et autre chose que « la nature »  : car l’intention de Bideri est de rendre par-delà le silence, une parole aux morts, de leur faire justice, de les ramener à leur humanité ; les morts, les siens et tous les autres, victimes de la même horreur, et qui sont à ce titre en quelque sorte aussi de sa famille. Et il n’y a pas même seulement cela, il y a encore davantage : le récit de rescapé de Bideri vaut pour une autre catégorie de rescapés, ceux qui comme lui sont rescapés au sens où ayant perdu leurs proches, ils se tiennent devant le génocide comme ceci  – alors que les disparus sont comme cela,  « morts » (et il faut des guillemets à ce mot, si on admet que la mort ne met pas un point final, comme elle le fait d’ordinaire, à l’histoire, le « génocide » est là) : tous les Tutsi qui auraient pu être tués, tous ceux qui par chance ou par hasard n’étaient pas au Rwanda en 94, tous ceux qui sont, comme ses quatre entants, nés « après » ; ou  tels Camille, épousée en 2014, 20 ans  juste après le génocide, avec celui-ci en arrière-plan – « le partage, écrit Diogène Bideri, de la même région et de son histoire » : tous ceux-là sont donc ici, convoqués, appelés et interpellés dans le récit, arrivés après le génocide, mais devant lui, ici sans être acquittés, désormais, sans être quittes de la mort, sans la surmonter dans leur suprême affirmation de vivants, l’équivoque étant, comme dans la nouvelle d’Agnon, à jamais indécidable. Et c’est certes pour ceux-là que Diogène Bideri raconte : et non en vue d’on ne sait quelle « guérison » (il n’est pas, convient-il lui-même, d’issue, ni pour le récit, ni pour ceux qu’il met en scène,  on ne saurait, par la grâce d’une catharsis, passer à autre chose). 

Par nature inachevé, aussi inachevé que l’indécidable advenu avec le génocide, le livre ne se termine donc pas, mais s’interrompt seulement, sur le silence, un silence rempli de la résonance des voix : ces voix devenues inaudibles, et qui bruissent cependant, écho de faits insoutenables dans leur horreur, une horreur qui s’est introduite de manière littéralement ob-scène au coeur de la beauté luxuriante des choses, évoquée aussi par Bideri, celle du lac Kivu, immense, enchanteur paradis pour touristes, au coeur de la majesté et du mystère des volcans, couverts de forêts et d’où ruisselle l’eau, à l’abri desquels vivent les gorilles, les éléphants et les buffles. Horreur  qui envahit la sérénité quotidienne et infeste une société d’agriculteurs et d’éleveurs, une société amicale de voisins, où les traditions rythment la vie paysanne, et où chacun vit paisiblement dans la proximité des autres.

Le livre de Bideri mentionne tout cela, cite des noms, beaucoup de noms, et tirant le fil directeur de la vie familiale, ramène accrochée à ce fil toute la société rwandaise. Et avec elle l’abîme qui s’ouvre à chaque instant sous les pas. « La couleur d’un génocide » propose son auteur comme titre. Je pense alors à un vers du second Faust de Goethe : « am farbigen Abglanz haben wir das Leben », « c’est dans son reflet coloré que l’on trouve la vie ». La couleur pour Goethe c’est la vie et Goethe lui-même est la splendeur de la culture européenne, la vie elle-même. Néanmoins on perçoit une tout autre couleur dans les pages de Bideri, la couleur, pâle, achromatique, des chevaux de l’Apocalypse.

Lire l’épisode 1

Retrouvez l’épisode 3 dans la prochaine Newsletter « Antiracistes » de la LICRA le 4 juillet 2019

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