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1 jour, 1 texte. Numéro 65 / Beate Klarsfeld, « L’opération de Munich », Le Droit de Vivre, septembre 1971

Beate Klarseld (née Beate Auguste Künzel) a vu le jour à Berlin, le 13 février 1939. Elle grandit en Allemagne et rejoint Paris à l’âge de 21 ans. C’est là qu’elle fait la connaissance de Serge Klarsfeld, en 1960, qu’elle épouse en 1963. Prenant conscience à ses côtés du sort des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, elle s’engage contre la normalisation du nazisme au sein de la société allemande. Elle mène en premier lieu la charge contre le chancelier Kurt Georg Kiesinger, ancien membre du NSDAP, qu’elle gifle le 7 novembre 1968, alors qu’il préside, à Berlin, le Congrès de la CDU. Elle poursuit avec acharnement par la suite, épaulée par son mari, des anciens criminels nazis. Elle mène d’actives campagnes, ponctuées de « coups » médiatiques, pour sensibiliser l’opinion, qui lui valent des démêlés avec les autorités allemandes. Elle est souvent accompagnée, dans ses expéditions, par des membres de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), dont elle est membre du comité central en 1971. À cette époque, elle obtient du chancelier Willy Brandt la signature d’une convention franco-allemande (2 février 1971) permettant à la justice allemande de juger les anciens nazis condamnés en France par contumace, après la guerre. C’est notamment le cas de Klaus Barbie, condamné par le tribunal militaire de Lyon à la peine capitale par contumace en 1952 et 1954. Alors que les époux Klarsfeld suivent de près le dossier Barbie, Beate apprend en juillet 1971 que le procureur de Munich vient de classer l’instruction ouverte contre lui. Le texte qui suit, publié dans Le Droit de Vivre en septembre 1971, fait le point sur l’affaire et appelle à une réaction énergique des milieux de la Résistance et de la Déportation.

« L’importance du cas Barbie c’est qu’il annonce ce qui risque de se passer bientôt pour les autres dirigeants de la Gestapo également condamnés par contumace. Ils sont 1026 contumax. Mais pour qu’ils comparaissent enfin devant les tribunaux allemands il faut au préalable obtenir la ratification par le Bundestag de la convention judiciaire franco-allemande signée à Bonne le 2 février 1971. Cette convention met théoriquement fin au scandale de l’impunité totale de criminels qui, comme Lammerding jusqu’à sa mort récente, vivent paisiblement en RFA sous leur propre nom, sans même prendre la peine de se cacher. Citons en particulier les anciens chefs d’Eichmann. Kurt Lischka et Herbert Hagen qui furent respectivement, le premier, chef de la Gestapo de Paris et chef-adjoint de la Gestapo en France, le second, chef de la Gestapo de Bordeaux puis l’adjoint d’Oberg, le chef des SS en France.

Il n’était pas question de cette ratification, il y a quelques mois : mais, depuis, les incidents répétés que les jeunes Français de la LICA et moi-même avons suscités en Allemagne ont exercé une pression efficace.
Lorsqu’on a quelque chose d’important à dire à quelqu’un et qu’on ne crie pas assez fort pour qu’il vous entende de loin, on ne reste pas chez soi, on vient le lui dire sur place, afin qu’il ne puisse invoquer son ignorance. C’est ce que nous ne cessons de faire. Avec des dossiers extrêmement minutieux à l’appui.

De son côté la justice allemande, qui me poursuit pour création d’une organisation criminelle, ne reste pas inactive : sentant se préciser la menace qui plane sur les contumax, elle a choisi une tactique de force : relaxer l’un des plus connus, Klaus Barbie, de façon à ce qu’il soit pour les autres procureurs un cas de référence lorsqu’ils auront à traiter les dossiers des autres contumax et de façon aussi à tester la volonté des Français.

Chef de la Gestapo de Lyon, Barbie est les responsables des déportations de Juifs de la région lyonnaise, arrêtés sur son ordre et dirigés vers Drancy où on les entassait dans les trains de la mort. Selon le procureur Rabl la « solution finale » était totalement dissimulée aux dirigeants des Gestapos régionales pour qui il s’agissait seulement d’évacuation dans les camps de travail à l’Est ». Oui, mais on a retrouvé un télex signé « Barbie » du 6 avril 1944 dans lequel il fait état de l’arrestation par ses soins de 41 enfants de 3 à 13 ans de la colonie juive d’Izieu et de leur transfert à Drancy le 7 avril. Soulignons aussi qu’en avril 1944 si la thèse du travail à l’Est ne tenait plus aux yeux de l’opinion publique, il devait en être au moins autant aux yeux des dirigeants de la Gestapo en France. D’autant que des enfants de 3 à 13 ans n’allaient certainement pas à l’Est pour donner un coup de main à l’économie du IIIe Reich. Le procureur Rabl doit convenir de cela, mais il parvient à surmonter la difficulté par un raisonnement dont l’impudence devrait en toute logique, en toute justice et en toute morale indigner Juifs, Français et Allemands. Il écrit textuellement : « Du fait également que l’accusé a fait arrêter, le 6 avril 1944, 41 enfants qui n’étaient certainement pas destinés au travail et qu’il les a fait transférer au camp de rassemblement de Drancy, il ne peut pas être conclu qu’il connaissait le destin des enfants. Du moins une preuve sûre pour le côté subjectif du fait ne peut être produite. »

En relaxant Klaus Barbie, le procureur Rabl condamne à nouveau ces enfants. Innocents les Gestapistes qui faisaient la chasse jusqu’aux nourrissons juifs ? Si le peuple de France, si le peuple juif admettent aujourd’hui ce déni de justice, alors chacun des 312 criminels nazis que la France a condamnés par contumace sera réhabilité à son tour et le système policier nazi avec eux, réinstallé dans la norme.

Allez à Munich mettre réellement les Allemands en face de leurs responsabilités. Que font les parents, les amis des déportés de Villeurbanne de mars 1943, des déportés de Grenoble de novembre 1943, des 21 assassinés de Montluc du 13 juin 1944, des 28 exécutés du 16 juin 1944 à Saint-Didier de Fournans, des 11 abattus sommairement au Col de Fau du 20 juillet 1944, des 44 Juifs abattus dans les caves de la Gestapo de Barbie en août 1944, des 22 jeunes gens mitraillés à mort dans leur cellule, sous le bureau de Barbie et sur ses ordres, le 10 janvier 1944 ?

Dans l’affaire Barbie les milieux de la Résistance et de la Déportation doivent réagir vite, très vite.

À quand la démarche publique à Munich qui s’impose ? Le temps des vacances passe-t-il vraiment avant celui du chagrin et de la pitié, même pour ceux qui se disent les représentants des victimes de la barbarie nazie ? » 

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