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1 jour, 1 texte. Numéro 69 / Paul Vergara, « L’heure du choix », Le Droit de Vivre, juillet 1955

Gilbert-Paul Vergara est né à Marseille le 8 avril 1883. Pasteur à Pouzauges (Vendée) en 1910, il devient pasteur à l’Oratoire du Louvre (Paris) en 1933. Sous l’Occupation, il dirige La Clairière, un centre social situé rue Greneta (Paris, IIe arr.), avec son épouse Marcelle et l’assistante sociale Marcelle Guillemot. Leur action permet le sauvetage de dizaines d’enfants juifs en leur fournissant un hébergement temporaire et de faux papiers. Le pasteur mobilise des fidèles de sa paroisse pour cette œuvre de salut. En février 1943, il organise une opération qui permet l’évasion de soixante-trois enfants d’un home de l’UGIF.

Au lendemain de la guerre, toujours pasteur à l’Oratoire du Louvre, il rejoint la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) et intègre son comité central. Il participe activement aux travaux de l’organisation et se voit nommer à son comité d’honneur. Il meurt le 17 avril 1965 à l’âge de 83 ans. Bernard Lecache, président de la LICA, rendra hommage à « l’un des meilleurs parmi nous (…) si alerte d’esprit, si clair dans sa pensée, si ferme dans sa foi de grand chrétien ».

Le 30 août 1988, l’institut Yad Vashem de Jérusalem a décerné au pasteur Paul Vergara et à sa femme le titre de Justes parmi les Nations.

Dans cet article publié dans Le Droit de Vivre en juillet 1955, Paul Vergara constate les tensions raciales aggravées dans le contexte de la décolonisation. Quelques mois après la conférence de Bandung, il analyse la responsabilité des occidentaux à un moment critique de leurs relations avec les peuples qu’ils ont dominés.

« Historiquement parlant, le racisme a des origines relativement récentes. Bien des observateurs, qui ne sont en aucune manière des marxistes, attribuent l’apparition d’un problème des races à l’expansion du capitalisme et du colonialisme de l’Occident au XIXe siècle, expansion qui nécessitait sur place une main-d’œuvre abondante et à bon marché.

Le commerce des esclaves qui en résulta, au début, n’était pas une question de race, mais plutôt une nécessité économique.

La « traite » révolta les meilleures consciences dans le monde entier et fut, peu à peu, abolie partout. Mais le seul fait que ce commerce et ses horreurs ait pu exister a laissé une tache sur la réputation morale des nations dites chrétiennes. Les peuples de couleur qui en furent les victimes (Africains du sud de l’Equateur en presque totalité) en ont gardé une amertume et une méfiance qui ne sont pas près de s’effacer.

Mais les Africains n’ont pas été les seuls à souffrir de l’expansion de l’Occident. La domination militaire et la force économique de l’Europe résultant de la révolution technique et scientifique s’étendit à tous les continents. Aussi longtemps que cette prépondérance n’a pas été contestée, parce qu’elle ne pouvait pas l’être, il n’y a pas eu, à proprement parler, de problèmes des races. Il y avait des maîtres et des serviteurs : rien de plus. L’inégalité des races et la supériorité écrasante de la race blanche semblaient un fait acquis et indiscutable. Quiconque dispose de la force est irrésistiblement porté à croire à sa supériorité. Toute une littérature, inaugurée par Gobineau suivi de Chamberlain et de bien d’autres, fut alors publiée pour démontrer cette supériorité.

Est-il nécessaire de dire que tout ce fatras pseudo-scientifique ne mérite pas l’examen ? 

(…) Est-ce à dire que les [« races »] faussement considérées comme inférieures acceptaient les démonstrations des Gobineau et consorts ? Non point. Elles attendaient patiemment le jour où une balance des forces se rétablirait en leur faveur. Or, ce jour approche maintenant avec rapidité, et la virulence que revêt actuellement le racisme traduit l’inquiétude des privilèges menacés. L’accentuation du racisme actuel n’est rien d’autre qu’une réaction de défense. Il est de plus en plus évident que si le problème des races ne trouve pas une solution satisfaisante pour tous, nous aboutirons à la plus monstrueuse des guerres : l’Occident contre le reste du monde.

Plusieurs facteurs sont entrés en jeu pour produire la situation présente. Les missions chrétiennes (tant catholiques que protestantes) ont répandu dans le monde le principe évangélique de la valeur infinie et égale de toutes les âmes et de tous les hommes devant Dieu.

Ceux qui ont soutenu de leurs dons ces missions en pensant qu’il valait la peine d’aller évangéliser des contrées aussi riches en caoutchouc, ont fait un mauvais calcul. Je ne parle que de ceux qui ont fait ce calcul et qui ne voyaient dans les missionnaires que leurs fourriers. Il en est d’autres, en majorité, qui furent sincères.

Mais le résultat pratique de l’action missionnaire fut que le principe religieux ainsi répandu fut pris au sérieux et adopté idéologiquement par les peuples de couleur auxquels il fut apporté.

Et ce principe contient une force explosive dont nous pouvons difficilement mesurer la puissance. Ce n’est pas par hasard, par exemple, que nombre de champions de la libération de leurs peuples asservis ont suivi dans leur première enfance l’école missionnaire.

Un autre facteur a beaucoup contribué à détruire, dans l’estimation des peuples de couleur, la prétention de la race blanche à une supériorité, et c’est, bien entendu, le grand scandale des deux guerres civiles qui ont éclaté en Europe. Non seulement la marge de supériorité matérielle a été diminuée par cette autodestruction, mais le prestige spirituel et moral de l’Europe a été profondément atteint. La résolution des peuples déshérités à exiger une égalité de droits et une amélioration de leur niveau de vie en est sortie renforcée.

(…) Certains, pourtant, ne s’avouent pas vaincus et font passer sur un autre plan que celui de la race leur prétention à la domination et au vasselage économique. La race blanche, disent-ils, est le dépositaire d’une civilisation supérieure qui doit être sauvegardée à tout prix.

Les peuples retardés dans leur évolution ne contestent pas la valeur de cette civilisation et, en fait, ils en assimilent le plus qu’ils peuvent, et le plus vite possible, et pas toujours le meilleur. Mais la vraie question est celle-ci. Dans quel esprit cette contribution de l’Occident sera-t-elle apportée ?

Si cette contribution est apportée dans un esprit de paternalisme arrogant ou avec des mobiles ambigus, secrètement intéressés, nous n’avons à attendre ni gratitude ni confiance

Si, au contraire, cette contribution est apportée dans un esprit d’amitié et de sympathie véritables, basées sur la croyance en une égalité fondamentale de tous les membres de la famille humaine sur la terre qui est notre commun lieu de séjour, alors cette contribution sera acceptée avec gratitude et dans le même esprit qui l’aura dictée.

Si le principe de l’égalité n’est accepté que du bout des lèvres et en théorie seulement, s’il n’a pas véritablement son siège dans le cœur, s’il n’est pas aimé comme on doit aimer Dieu, il ne se traduira jamais dans les faits, et de telle manière que les plus méfiants soient gagnés. Tout nous indique que l’heure du choix a sonné. Ou la fraternité ou des conflits sans fin. Telle est l’alternative.

Quant aux racistes qui, dans le privé, se réclament de la foi chrétienne – et ils sont nombreux – qu’ils veuillent bien méditer sur l’anecdote par laquelle se termineront nos réflexions :

Au cours de la guerre de Sécession, en Amérique du Nord, le noble Abraham Lincoln, qui porta un coup décisif à la pratique de l’esclavage dans les Etats du Sud, fut sollicité par une dame en vue de la libération de son mari, prisonnier de guerre. « Mon mari, disait-elle dans sa supplique, est un homme religieux. »

Voici la réponse qu’elle reçut du président Lincoln : « Vous me dites que votre mari est un homme religieux. Dites-lui de ma part que je ne suis pas très qualifié pour être juge en matière de religion, mais que, selon mon opinion, la religion qui pousse des hommes à se révolter et à lutter contre leur gouvernement sous prétexte que ce gouvernement n’aide pas suffisamment quelques individus à manger leur pain à la sueur du front de beaucoup d’autres hommes n’est pas le genre de religion sur laquelle on peut compter pour aller au ciel ». (novembre 1864)

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