ActualitésMémoire & HistoireJoséphine Baker au Panthéon

Joséphine Baker au Panthéon

Première artiste noire célébrée en France, Joséphine Baker a déjoué l’imagerie raciste qui l’avait rendue célèbre pour s’imposer comme femme libre, héroïne de la Résistance, apôtre de la fraternité universelle et désormais “Immortelle” au Panthéon. (via AFP)

Freda Josephine McDonald voit le jour le 3 juin 1906 à Saint Louis (Missouri) d’une Amérindienne noire et d’un père, éphémère, d’origine espagnole. Elle grandit dans la ségrégation. Placée comme domestique, elle arrête l’école pour se marier à 13 ans. Un échec. Elle rejoint une troupe de danseurs de rue et épouse Willie Baker en 1921.

La jeune fille quitte son mari pour tenter sa chance à New York, mais gardera son nom. Elle intègre difficilement deux troupes à Broadway puis se laisse convaincre par une productrice de rejoindre Paris avec Sidney Bechet.

Icône des cabarets

Le 2 octobre 1925, la danseuse afro-américaine devient la vedette de “La Revue Nègre” au théâtre des Champs-Elysées.

Ce soir-là, elle ravit le tout Paris : l’artiste exécute un étrange charleston dans un déchaînement de batterie-jazz tout en louchant, un immense sourire accroché aux lèvres.

Poussée par des forces sombres que je ne connaissais pas, j’improvisais, enivrée par la musique, le théâtre surchauffé et comble à craquer sous la chaleur des projecteurs“, racontera-t-elle.

La première chanson qu’elle interprète, “J’ai deux amours, mon pays et Paris“, en 1930 au Casino de Paris, la consacre comme diva.

Son impresario Giuseppe Abatino, un sicilien avec qui elle vit dix ans, lui organise une tournée mondiale.

Aux Etats-Unis, l’accueil est mitigé. En 1937, “Princesse Tam-Tam” épouse l’homme d’affaires Jean Lion et devient française.

C’est la France qui m’a fait ce que je suis, je lui garderai une reconnaissance éternelle“, affirme-t-elle. “Ne suis-je pas devenue l’enfant chérie des Parisiens? Ils m’ont tout donné, en particulier leur coeur. Je leur ai donné le mien. Je suis prête à leur donner aujourd’hui ma vie“.

Résistante et militante

Femme noire, mariée à un homme juif, Joséphine Baker est une cible pour les nazis. Dès lors, son engagement politique va devenir central. Elle chante pour les soldats au front et devient agent de propagande du général de Gaulle, obtenant entre autres, grâce à son entregent, des informations sur les intentions de Mussolini.

Le sous-lieutenant Joséphine Baker transmet à Londres des rapports cachés à l’encre sympathique dans ses partitions, ce qui lui vaudra la Croix de guerre.

Après avoir résisté et combattu la barbarie et la politique raciale nazies, elle fait face à la politique raciale ségrégationniste des Etats-Unis.

En 1947, Joséphine Baker part en tournée aux côtés de son chef d’orchestre et mari Jo Bouillon, elle est encore une fois confrontée à la ségrégation en ne trouvant pas d’hôtel où loger. Trente-six fois elle se voit refuser l’accès aux établissements.

Alors qu’elle prépare une nouvelle tournée aux Etats-Unis en 1951, elle fait ajouter une clause non négociable à tous ses contrats : “Il est entendu que les clients seront admis sans considération de couleurs, de race ou de religion”.

Le 16 octobre 1951, elle décide de dîner à New-York dans un restaurant fréquenté par la haute société, le “Stork Club”.

Malgré sa notoriété, l’équipe du lieu l’ignore ouvertement et ne lui amène pas le plat qu’elle a commandé.

Comprenant ce qu’il se passe, elle se tourne vers un journaliste très puissant présent lui aussi dans la salle le même soir, Walter Winchell qui contacte immédiatement son avocat américain, secrétaire de direction de la NAACP (La National Association for the Advancement of Colored People), l’association nationale pour la promotion des gens de couleur, organisation américaine de défense des droits civiques.

“Je n’ai pas l’intention de subir une humiliation délibérée sans riposter”, déclare-t-elle alors. 

Le lendemain, des militants se rendent devant le restaurant, rejoints par des sympathisants. Le Baker day, officiellement célébré dès le 20 mai 1951 à Harlem devient alors un hommage à la révolte militante de Joséphine Baker. 

À l’ère de la guerre froide, elle est considérée par l’administration américaine comme militante communiste et devient persona non grata aux Etats-Unis. Elle doit alors rentrer en France.

ZUM4895071 Portrait of Josephine Baker in Copenhagen, November 9, 1968 © Zumapress / Bridgeman Images

Déjà proche de la section locale de Bergerac depuis 1938, elle décide de militer activement aux côtés de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme et y devient ambassadrice internationale à la propagande.

Avec la LICRA, elle participe à de nombreuses tournées antiracistes dans toute la France et déclare lors d’un meeting de notre association le 28 décembre 1953 :

En somme, je savais que la France n’était pas mon pays d’adoption, mais qu’elle était mon pays tout court. C’est pourquoi, peu après mon arrivée, j’ai adopté la nationalité française, car ici je me sens libre et heureuse de vivre et, au moment où l’on trouve le bonheur absolu et complet, on peut dire avec conviction : ceci est mon pays.

Joséphine Baker, meeting de la LICRA, 28 décembre 1953

>> Lire un extrait du discours

Déléguée internationale à la propagande à la LICA, Joséphine Baker se déplace à Chalon-sur-Saône, à Niort et un peu partout, et on a systématiquement des transcriptions de la presse qui suit tous ses mouvements. C’est difficile de se rendre compte à quel point cette femme a réussi à faire déplacer des foules sur cette question de l’antiracisme. Il y a avait à chaque fois, relate la presse, 600 à 1000 personnes, le Préfet, L’Evêque… Il y avait le ban et l’arrière ban. C’est un journal local qui écrit à l’issue de la conférence, je cite, “lors de cette soirée elle aura converti à l’antiracisme toute l’audience.

Emmanuel Debono, historien et rédacteur en chef du Droit de Vivre

En 1963, aux États-Unis, c’est en uniforme de la France libre qu’elle s’exprima après Martin Luther King et son fameux “I have a dream” en 1963, à Washington. La marche pour les droits civiques était le “plus beau jour de sa vie”.

Je veux que vous sachiez que c’est le plus beau jour de toute ma vie. Vous voir réunis aujourd’hui est un baume pour les yeux. Unis comme le poivre et le sel, comme vous devez l’être, comme j’ai toujours voulu que vous soyez, comme tous les peuples de la terre l’ont toujours voulu. Vous êtes enfin un peuple uni. Vous êtes à la veille de la victoire totale. Continuez, vous ne pouvez pas échouer, le monde est avec vous.

Joséphine Baker, discours de Washington le 28 Août 1963
Josephine Baker avec deux de ses enfants à Maracaibo (Venezuela) April 18, 1959 (b/w photo) © AGIP / Bridgeman Images

Pour fonder son idéal fraternel, elle adopte, avec son nouveau mari le chef d’orchestre Jo Bouillon, douze enfants d’origines différentes. Elle s’installe avec ses enfants qu’elle nomme sa “tribu arc-en-ciel” dans un château en Dordogne, les Milandes, où elle fonde la “capitale de la fraternité”. Le phalanstère devient un parc d’attractions à la gloire d’un monde réconcilié.

Elle s’éteint le 12 avril 1975, trois jours après avoir fêté ses noces d’or avec la scène et entrera pour l’éternité au Panthéon ce mardi 30 novembre 2021.

Agissons ensemble !

Le DDV, revue universaliste

"Droit d’asile : principes et urgences" - n°687 - Été 2022 – 108 pages

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