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1 jour, 1 combat. 11 mai 1987 : Klaus Barbie devant ses juges

11 mai 1987. 13 heures. Le vieux palais de justice de Lyon, connu de tous sous le nom des « 24 colonnes », est plein à craquer. La salle habituellement réservée aux « pas perdus » a été aménagée en Cour d’Assises. La salle qui était dévolue à cet office et qui avait vu juger Charles Maurras était trop petite pour accueillir le procès historique qui va s’ouvrir. On a dressé des estrades et des tribunes, presque une nef, pour loger les dizaines d’avocats, de témoins, de journalistes, de spectateurs. Ce procès, c’est celui de Klaus Barbie, le premier procès qui, en France, doit juger de faits qualifiables en tant que crimes contre l’Humanité.

Les faits sont anciens et remontent à la période au cours de laquelle Klaus Barbie a été chef de la section IV du Sipo-SD de Lyon – la Gestapo – entre novembre 1942 et août 1944. Dans la mémoire de tous, il est l’assassin de Jean Moulin, héros de la Résistance, dont l’entrée au Panthéon, en 1964, a été saluée par un discours historique d’André Malraux. Barbie a été jugé à deux reprises par contumace, le 29 avril 1952 et le 25 octobre 1954. A deux prises, il a été condamné à la peine de mort pour crimes de guerre et des faits commis dans la région de Lyon ou de Saint-Claude dans le Jura.

A vrai dire, la présence de Klaus Barbie, devant un jury populaire français, en 1987, relève du miracle. Réfugié à la fin de la guerre en Allemagne où son anticommunisme suffit aux Américains pour le recruter comme agent de renseignement. Il emprunte ensuite la « filière des rats » vers l’Amérique du Sud, avec le concours de réseaux au sein de l’Eglise catholique et le soutien des Etats-Unis. En Argentine puis en Bolivie, Barbie devient supplétif des dictatures et offre ses services en matière d’optimisation de la torture. Le 1er octobre 1971, Beate Klarsfeld, investie avec son mari Serge dans la traque des criminels nazis, obtient la réouverture d’une procédure lancée contre Barbie en Allemagne en 1960 par le parquet de Munich. Leur ténacité ne s’éteindra jamais pour obtenir justice. Caché sous une fausse identité – « Klaus Altman » – Barbie est rapidement identifié, notamment par le journaliste français Ladislas de Hoyos qui rapporte en France en février 1972 la première interview de Barbie dont les dénégations ne convainquent personne. Ses anciennes victimes, Simone Lagrange ou Raymond Aubrac, notamment, l’identifient sans mal en direct à la télévision. Protégé par la dictature bolivienne auprès de laquelle il officie au sein des services de renseignement, sa présence dans le pays est fragilisée par la chute du régime. La gauche au pouvoir trouve le prétexte d’un litige commercial et d’une dette non acquittée par Barbie pour l’expulser. Le 5 février 1983, un avion en provenance de La Paz se pose à l’aéroport Rochambeau de Cayenne. Barbie est accueilli par des gendarmes qui lui notifient son arrestation dans le cadre d’une procédure lancée pour crimes contre l’Humanité, des crimes imprescriptibles qui n’ont pas été jugés par les tribunaux de 1952 et 1954. Quelques heures plus tard, il dort à la prison Montluc, dans la cellule où il avait reclus Jean Moulin entre deux séances de torture. Après quatre années d’instruction, Barbie est renvoyé devant la Cour d’Assises du Rhône.

En ce 11 mai 1987, il faut deux greffiers pour lire un acte d’accusation qui, au cours de l’instruction, a été purgé des crimes déjà jugés et de ceux prescrits, mais qui fait figure de long martyrologe. Le surnom donné à Barbie, « le boucher de Lyon », n’est pas usurpé. La Gestapo a été responsable, à Lyon de 4 342 meurtres, de la déportation de 7 591 juifs et de 14  311 personnes dans le cadre de la répression des réseaux de Résistance. Au final, Barbie doit s’expliquer de la rafle de l’Union générale des Israélites de France du 9 février 1943, dite « rafle de la rue Sainte Catherine », de la rafle de la colonie d’Izieu du 6 avril 1944 ayant conduit à l’arrestation et la déportation de 44 enfants et de leurs 7 éducateurs, du dernier convoi ayant quitté Lyon pour Auschwitz le 11 août 1944 ainsi que d’ « actes d’arrestation, torture et déportation de Juifs ou de résistants pris isolément ».  Défendu par Me Jacques Vergès, Barbie refusera de se présenter devant ses juges une fois l’interrogatoire de personnalité terminé.

Du 11 mai au 4 juillet, la barre de la Cour d’Assises du Rhône voit défiler des dizaines de témoins directs, de victimes survivantes, de témoins d’intérêt général comme Jacques Chaban-Delmas ou Elie Wiesel. Sur les marches du palais, le négationniste Robert Faurisson tente de distribuer des tracts mais désertera vite les lieux devant l’arrivée des familles des victimes et de ceux qui ont été arrêtés et torturés par Barbie. Près de 40 avocats se succèdent pour défendre les parties civiles. A l’issue d’un procès fleuve, Barbie est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Barbie a été condamné « Au Nom du Peuple Français ». Aucune circonstance atténuante n’a été retenue, aucun des arguments de la défense n’ayant convaincu les jurés populaires. Vergès crie évidemment à l’injustice, lui qui avec ses avocats venus d’Algérie ou du Congo, a tenté une stratégie de défense abjecte visant à expliquer de manière relativiste que la France, après les guerres coloniales, serait illégitime à juger Barbie puisqu’elle aurait commis des crimes de même nature que le nazisme. Pierre Truche, avocat général, constate une victoire de la démocratie et un moment indispensable pour les victimes. Alain Jakubowicz, avocat de parties civiles, sort du Palais en ayant un seul message : une pensée pour les 44 enfants d’Izieu, arrêtés sur ordre de Barbie et envoyés à la chambre à gaz pour le simple fait d’être nés.

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