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1 jour, 1 combat. Chronique antiraciste. 25 mai 1926 : Assassinat sans coupable en plein Paris

Samuel Schwartzbard naît à Balta (Russie) en 1886. Il participe au mouvement révolutionnaire de 1905, puis à la constitution de milices d’autodéfense juives pour contrer les pogromes, avant d’émigrer pour Paris en 1906.  Au début de la Première Guerre mondiale, il s’engage dans la Légion étrangère. Blessé en mars 1916, il est réformé. À l’annonce du déclenchement de la révolution d’octobre 1917, il retourne en Russie et participe à la guerre civile en Ukraine. Des membres de sa famille sont victimes des pogromes qui ensanglantent alors le territoire. De retour à Paris en 1920, il tient une boutique d’horlogerie boulevard Ménilmontant. Il obtient, avec sa femme, la nationalité française en 1925.
Fréquentant les milieux anarchistes, c’est en compagnie de quelques camarades, dont May Picqueray, qu’il croise un jour de mai 1926 le chemin de Simon Petlioura, ex-chef du gouvernement ukrainien, réfugié à Paris après la défaite des indépendantistes. May Picqueray a donné a posteriori une version de cet épisode survenu dans un restaurant de la rue Racine, dans le Ve arrondissement : « Nous devisions gaiement en déjeunant, quand un groupe d’hommes pénétra bruyamment dans le restaurant ; leurs éclats de voix attiraient l’attention des consommateurs. Soudain Schwartzbard devint blême, il venait de reconnaître dans ce groupe l’ancien ataman d’Ukraine, Petlioura, auteur de nombreux et sanglants pogromes de juifs, qui s’illustra par d’innombrables meurtres, viols et pillages. »La responsabilité directe du chef politique dans les massacres fait encore débat, aujourd’hui. Massacreur de juifs pour les uns, héros de l’indépendance aux mains propres pour les autres, chef de guerre dépassé par ses troupes… il est certain que ses soldats ont commis des atrocités, tout comme les troupes de l’Armée Rouge, celles de l’Armée blanche du général Denikine ou encore celles de l’anarchiste Nestor Makhno. L’historiographie a souligné l’implication de ces diverses parties dans les massacres de la population juive qui marquent la période 1918-1921, les désaccords portant notamment sur l’imputation des victimes aux différents camps, auxquelles s’ajoutent celles provoquées par les émeutes urbaines et paysannes. Les estimations font état de plusieurs dizaines de milliers de morts. Pour l’opinion publique internationale, et juive en particulier, il ne fait aucun doute que Petlioura porte la responsabilité de ce qui s’apparente, à plus d’un titre, à un massacre de type génocidaire.Le 25 mai 1926, Schwartzbard retourne rue Racine. Petlioura sort du même restaurant lorsque l’horloger l’abat de plusieurs coups de feu, après s’être enquis de son identité. Le meurtrier se laisse ensuite arrêter par les policiers arrivés sur les lieux. Sa victime décède à l’hôpital de la Charité où elle a été transférée.La suite de l’histoire peut surprendre. Schwartzbard est acquitté le 26 octobre 1927 par la cour d’assises de la Seine, après huit jours de débats. Les cris de « Vive la République ! », « Vivre la France ! » retentissent dans le prétoire. L’adhésion du jury a été emportée par les multiples témoignages contre Petlioura et la thèse d’un « crime justicier » et par la plaidoirie d’Henry Torrès, avocat de la défense : « S’il est constant que Schwartzbard a tué Petlioura, il est également constant qu’il n’est pas coupable de l’avoir fait »
Cet événement judiciaire au fort retentissement médiatique constitue l’acte fondateur de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA, future LICRA) puisque c’est au terme du procès que furent jetées les bases de cette organisation. Dix ans plus tard, son président, le journaliste Bernard Lecache, reviendra sur les faits en ces termes :

« Un jour, je me réveillai Juif, et c’était parce que le bruit du browning de Schwartzbard avait retenti dans ma conscience. Que l’on comprenne, là où justement on ne comprend jamais ! Juif, c’est-à-dire libéré de mes peurs sournoises, c’est-à-dire affranchi de mes préjugés ‘d’assimilé’. J’avais pris le parti de mes origines. Je pouvais me regarder dans la glace sans gêne. Puisque le petit horloger de Ménilmontant [Schwartzbard] avait accompli ce que j’aurais dû, peut-être, accomplir, mon devoir tranquille d’honnête homme me rangeait à ses côtés pour prendre, avec lui, les responsabilités lourdes et nécessaires de son geste. »En 1936, le contexte est celui de l’antisémitisme hitlérien et il faut lire dans cet aveu la volonté d’en finir avec l’image du juif qui courbe éternellement l’échine. La lutte contre les bourreaux, le combat contre l’antisémitisme, le racisme, trouvent leur sens plein lorsque les victimes, potentielles ou avérées, retournent les fusils et tentent d’inverser le cours de l’Histoire. À la soumission, elles opposent la rébellion. Au déni d’humanité, elles répondent par l’autodéfense. 
On peut ainsi rapprocher le geste de Schwartzbard de celui de Soghomon Tehlirian sur la personne de Talaat Bey, en 1921. Cet Arménien dont la famille avait été exterminée au cours du génocide de 1915 avait identifié l’ancien ministre de l’intérieur de l’Empire ottoman réfugié à Berlin et l’avait abattu. Au terme de son procès, il avait été acquitté. On songe également au geste meurtrier de David Frankfurter sur le nazi Wilhelm Gustloff, le 4 février 1936, ou encore à celui de Herschel Grynszpan contre Ernst Vom Rath, conseiller de l’ambassade d’Allemagne en France, le 7 novembre 1938.Ces gestes demeurèrent des actes isolés, que la LICA n’encouragea jamais, se contentant d’en souligner la valeur symbolique. Ils inspirèrent, en revanche, la création de groupes de défense pour affronter, dans les rues de Paris, les nervis d’extrême droite. L’autodéfense apparaît de ce point de vue comme une dimension de la lutte antiraciste qui permet de renouer avec la dignité et l’identité déniée.

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