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1 jour, 1 texte #37 : Pierre Dac, « Du droit d’être un salaud », Le Droit de Vivre, février 1953

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’humoriste Pierre Dac (1893-1975), de son vrai nom André Isaac, parvient à rejoindre Londres, non sans difficultés (août 1943). D’octobre 1943 à août 1944, il intervient régulièrement sur les ondes de la BBC, dans l’émission « Les Français parlent aux Français ». Il y dénonce, avec un humour féroce, le régime de Vichy, les nazis et les collaborationnistes. Après la Libération, rentré à Paris, il resserre ses liens avec la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), noués dès les années 1930. Le texte ci-dessous, paru dans Le Droit de Vivre en février 1953, est l’un de ceux, nombreux, qu’il rédigea pour l’organe de la LICA de 1948 à 1963.

« Le jour où les juifs se verront dûment et légalement conférer le droit imprescriptible d’être des salauds comme les autres – comme les autres salauds, bien entendu – l’antisémitisme sera virtuellement vaincu.

Cette proposition n’est pas une boutade, car si elle en avait la prétention, elle ne pourrait qu’être entachée de mauvais goût.

Telle n’est pas mon intention.

Or, il est une vérité indiscutable, majeure et évidente : un juif n’a pas le droit d’être un salaud

Un salaud comme un autre, salaud, je le répète.

Cette affirmation n’est pas non plus une devinette ; le temps, d’ailleurs ni l’époque, ne sont pas à ces jeux puérils.

Mais il ne suffit pas d’affirmer quelque chose, il convient d’en opérer la démonstration.

C’est ce que je vais essayer de faire.

Prenons s’il vous plait deux personnages de mentalité et de comportement déplorables, deux salauds exceptionnels, non, mais deux salauds du modèle courant ; du salaud moyen quoi, du tout-venant, solide, indiscutable, presque du salaud d’avant-guerre.

Et, comme de juste, deux salauds strictement, rigoureusement, algébriquement égaux en salauderie.

À une différence près, cependant : l’un est aryen ou quelque chose d’approchant et l’autre est juif.

Or, je vous prie, que dira, devant ces deux authentiques salauds, la rumeur raciale ?

Elle dira du premier : « C’est un salaud » et de l’autre « c’est un juif ».

Et voilà, à mon avis, tout le problème, placé sur son véritable terrain.

Non, non et non, un juif n’a pas le droit d’être un salaud !!

À la réflexion, et mieux encore, à l’analyse, pareil état de chose, en dépit de sa structure quelque peu paradoxale, pourrait, à la rigueur, paraitre flatteur aux yeux de celui qui n’en voudrait considérer que le côté superficiel.

Malheureusement nous sommes loin de compte. Car, certes, on serait en droit de se dire : la rumeur raciale procède, après tout d’un sentiment louable, puisque, refusant au juif le droit d’être un salaud, elle ne souhaite pour lui que l’absolue perfection.

Tu parles ! Ce n’est pas si simple ! Oh, non !

Qu’un juif se permette donc d’être un type parfait, sans défaut, inattaquable, tant dans sa vie et ses œuvres que dans son esprit.

Qu’en dira la rumeur raciale ?

Elle dira, la rumeur raciale : « Regardez ce monstre d’orgueil ! Ce monument de vanité ! Cette pyramide de suffisance ! Ce juif n’a atteint la perfection que pour mieux abaisser les autres, que pour mieux affirmer sa supériorité et démontrer sa suprématie ! »

Et si encore ce n’était que ça !

Mais non !

Si un juif est un malheureux, un pauvre diable, la rumeur raciale l’accusera d’être un pouilleux, un être imperfectible, un inutile, incapable de s’élever.

Si ce malheureux essaye de se débrouiller et s’il y parvient partiellement, la rumeur raciale s’écriera : « Ces juifs, tous les mêmes, ça se débrouille toujours, n’importe où, ça n’accepte pas de crever normalement ! »

Si le juif a des enfants : « Il faut que ça procréé, que ça prolifie (sic), pour que leurs rejetons prennent la place des nôtres. »

S’il n’en a pas : « Israël est synonyme d’égoïsme et d’intégral égocentrisme ! Même pas foutu de faire des gosses ! Trop heureux de rester seul pour mieux blouser l’honorable père de famille nombreuse ! »
S’il est artiste : « C’est de l’art juif, destructeur et pernicieux. »
S’il ne l’est pas : « Matérialisme à tous crins, négation des valeurs spirituelles ! »
Si la femme du juif est jolie, c’est une putain dont le but avéré est de faire succomber le pur raciste et de le traîner dans la débauche.
Si elle ne l’est pas, c’est un acte de vandalisme attentatoire aux canons de la beauté raciale.
Si un juif prend les secondes classes en métro : avarice sordide !
S’il prend les premières : manifestation de primauté et étalage de richesse !
S’il donne avec ostentation : c’est un scandale !
S’il ne donne rien avec discrétion : c’est une honte !
S’il est myope, c’est par prétention !
S’il est astigmate, c’est pour en mettre plein la vue !
S’il est sale, c’est toute la crasse du ghetto.
S’il est propre et correctement vêtu c’est pour humilier ceux qui le sont moins et faire ainsi ressortir leur médiocrité.
S’il est actif et travailleur, c’est uniquement pour tourner le repos d’autrui en dérision.
S’il est chômeur, c’est un abominable fainéant, tout juste bon à manger le pain de ceux qui suent pour le lui gagner.
S’il a de l’argent, c’est un voleur.
S’il n’en a pas, c’est un imbécile.
S’il est honnête, ça cache quelque chose d’équivoque.
S’il est malhonnête, ça va de soi.
S’il est bien portant, c’est une injure permanente et directe à la maladie du pauvre monde.
S’il est malade, c’est un déchet porteur de germes antiques, une charge inutile, une gadoue sociale dont il importe de se débarrasser au plus vite pour éviter l’inéluctable contagion.
Si un juif mange de la moutarde c’est tout simplement pour montrer qu’il a de quoi acheter et s’il n’en mange pas, c’est par dédain et parce qu’il estime que ce n’est pas assez bon pour lui.
J’ai eu, un jour, une congestion pulmonaire simple, les racistes m’ont traité de pingre et d’Harpagon.
L’année suivante, j’en ai eu une double ; les racistes ont prétendu que c’était pour épater les populations.
Heureusement que je n’ai pas eu de pneumonie, ils auraient certainement affirmé que j’étais subventionné par la haute finance !
Et n’oublions pas que le juif est partout, qu’il s’insinue partout, qu’il s’y incruste et qu’il y reste.

Regardez, entre autres, les fours crématoires ; vous me direz que certains qui n’étaient pas juifs y sont passés ; mais uniquement pour donner le change et pour dérouter l’opinion ; mais, à Auschwitz, par exemple, des juifs, rien que des juifs et encore des juifs ; ils ont accaparé ce séjour à leur unique profit ; il n’y en a eu que pour eux, exclusivement que pour eux, et ils ont poussé l’outrecuidance et le goût du bluff jusqu’à ne consentir qu’à disparaître en fumée, sans laisser de trace ! Par mépris de l’humanité, sans doute !

De toute évidence, enfin, et comme racialement de bien entendu, le juif est pleutre, lâche, couard et ne se bat jamais.

Et si, en dépit de son incommensurable lâcheté, de sa congénitale couardise et de son horreur du combat, il lui prend fantaisie d’être blessé et décoré sur le champ de bataille, comme ce fut mon cas, ou d’y laisser sa peau, comme ce fut celui de mon frère, cela ne peut constituer qu’un grief supplémentaire et une insulte infamante à l’égard du sol de la patrie, souillé et pollué par un sang résolument et racialement impur.

Considérez, je vous prie, dans cet ordre d’idée, l’armée israélienne ; il est bien clair quelle sue de peur et de crainte maladive, à tel point que les éléments racistes déclarent à qui veut l’entendre qu’elle est prête à fondre à tout moment sur les malheureuses populations pacifiques écœurées positivement par ce manque de courage et cette pusillanimité endémique !

Alors voilà !

Voilà où nous en sommes !

J’exagère, me dira-t-on peut-être.

Probablement, mais pas beaucoup.

De toute manière, j’en reviens à mon idée première : tant que le juif ne jouira pas du droit officiellement reconnu d’être un salaud au même titre que les autres salauds non-juifs, on n’en sortira pas.

Et si, par surcroît, mais ce n’est là, sans doute, que pure utopie, on peut arriver à faire admettre que tout juif a le droit de ne pas faire ce qui lui plaît et de faire ce qui ne lui plaît pas, alors le problème ne sera pas loin d’être résolu.

Mais n’en demandons pas trop !

À chaque jour suffit sa peine, à chaque raciste suffit son juif ! »

Agissons ensemble !

Le DDV, revue universaliste

"Droit d’asile : principes et urgences" - n°687 - Été 2022 – 108 pages

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