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1 jour, 1 texte #44 : Pierre Paraf, « Résister au complot de l’oubli », Le Droit de Vivre, octobre 1954

L’écrivain Pierre Paraf (1893-1989) est membre du comité central de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) de 1931 à 1938. Incroyant mais attaché à l’héritage humaniste du judaïsme, il collabore à divers titres de la presse juive. Il tient par ailleurs deux tribunes quotidiennes sur Radio-Paris à partir de 1936. Sous l’Occupation, il est notamment rédacteur en chef du titre clandestin Le Patriote, à Lyon. Il reprend après la guerre son militantisme au sein de la LICA, ce qui ne l’empêche pas de faire partie du comité d’honneur du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix (MRAP) à sa création, en 1949. Fort de sa double appartenance, il donne des articles à la fois au Droit de Vivre et à Droit et Liberté, organe du MRAP. Il consacre plus pleinement ses activités à cette dernière association, à la fin des années 1950, dont il est le président de 1962 à 1981.

Dans ce texte paru en octobre 1954 dans Le Droit de Vivre, Pierre Paraf dénonce un double « complot », fait de l’oubli du sacrifice des résistants et de la réhabilitation des criminels contre lesquels ils luttèrent.

« Les anciens Grecs parlaient de l’eau du Léthé qui effaçait toute trace de mémoire, abolissait les souvenirs les plus terribles et les plus doux.

Quel fleuve a donc coulé sur nous, pour que les drames essentiels de notre vie soient si vite relégués dans le magasin des fantômes, pour que les déclarations solennelles, les serments faits au rendez-vous de la mort ne soient plus que des documents de discothèque, des échos étouffés de voix chères, comme si nul ne s’en souciait plus que des fidèles qui bientôt les rejoindront ?Je pense aux fusillés de Châteaubriant d’octobre 1941, aux fusillés de la Cascade des jours d’avant la libération à celles, à ceux, dont les portraits ornent les murs de notre local, Huguette Pessah, Colette Lévy, Vila Rachline.

Sans doute la seule manière digne d’honorer les disparus et surtout de tels disparus c’est de les glorifier loin des rites funèbres, dans l’action, dans la vie ardente, en faisant de leur sacrifice plus de bonheur et plus de paix pour les survivants.Mais ce qui m’inquiète et me blesse aujourd’hui sur ce terrain purement spirituel, littéraire, auquel je me limite ici c’est que ce complot, peut être involontaire, de l’oubli à l’égard des héros, des victimes, se double trop souvent d’un complot de réhabilitation à l’égard des criminels.Les romanciers d’un talent incontestable, inspirés par une liberté d’esprit, un désir de tout comprendre, conformes certes à la mission même de l’écrivain, mais largement exploités par des éditeurs qui ont suffisamment sacrifié à la « mode de la résistance », prennent de plus en plus l’habitude de situer sur le même plan les divers partenaires de la tragédie. Résistants et nazis ne différent pour eux que parce que les uns furent gagnants et les autres perdants. Les « justes causes » ne sont qu’un mythe.

L’élégance consisterait-elle aujourd’hui à ne pas prendre parti ? Peu s’en faut que la torture elle-même ne devienne un sujet de curiosité. La littérature noire, qui a tout envahi et dont beaucoup de lecteurs finissent par éprouver un besoin impérieux (on réclame, dans la colonne de son journal, sur la page de son livre ou sur l’écran qui, maintenant, a sa place au foyer, sa petite dose de cadavres et de crimes quotidiens), la littérature noire les a cuirassés contre ce genre d’émotion.

(…) Le vieil ordre sanglant que nous espérions en 1918, puis en 1945, avoir ébranlé, mais qui est encore robuste, serait bien près de s’écrouler.

Tandis que l’on a tout intérêt à remplacer l’idéalisme solide, cette foi laïque que nous avons servie et que nous servons avec plus de ferveur qu’une foi confessionnelle, par une sorte de nihilisme parsemé de haines successives.Ainsi la destinée des hommes demeure une histoire sans but et sans fin, éclairée par le seul progrès matériel offert par une science sans conscience.Ce n’est pas cela que voulaient nos frères qui combattirent et moururent à nos côtés, ceux de 1914 comme ceux de la deuxième guerre mondiale, dont l’enjeu était encore plus tragique et plus personnel. Ce n’est pas devant ce double complot que nous devons abdiquer. L’âme française ne s’accommode, ni de cette confusion intellectuelle, ni de cette démission morale. Notre littérature est celle des héros cornéliens et romantiques où, à travers le drame de la vie, la justice finit par l’emporter. Notre nation, comme disait Anatole France, mort il y a trente ans (…), est celle des juges intègres, des philosophes généreux.

En restant sur cette voie de la fidélité active à la résistance qui est inséparable de la lutte contre tous les racismes, de la volonté d’arracher aux fatalismes de la violence et du désespoir l’aventure humaine, nous luttons aussi pour la défense et l’illustration du vrai génie français. »

Agissons ensemble !

Le DDV, revue universaliste

"Droit d’asile : principes et urgences" - n°687 - Été 2022 – 108 pages

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