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1 jour, 1 texte #49 / Germaine Corrot, « Une non-Juive vous dit… », Le Droit de Vivre, juillet 1935

Germaine Corrot est une militante historique de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), présente à sa création. Membre du comité central tout au long des années 1930, elle est l’une des très rares femmes cadres de l’association au cours de cette période. Journaliste, elle s’investit dans les activités de propagande, l’accueil des réfugiés et des immigrés en provenance d’Europe centrale et orientale. Elle préside également l’action féminine. Fin 1936, elle est nommée à un poste universitaire et quitte Paris pour l’Algérie, où elle poursuit son engagement antiraciste. Dans cet article, publié en juillet 1935 dans Le Droit de Vivre, elle affirme que le militantisme est un engagement de chaque instant, dicté par la conscience.

“Nous avons tous connu des gens qui, au milieu d’une bonne santé apparente, étaient terrassés soudain par une crise psychologique qui mettait leurs jours en danger.
Affolement des jours, émoi des voisins et des amis… ; eux-mêmes, épouvantés, se raccrochent à l’existence. Ilse se précipitent sur les cures les plus pénibles et les plus coûteuses, s’astreignent aux régimes les plus sévères. Puis, peu à peu, quoiqu’il n’y ait pas de mieux, comme il n’y a pas de pire, les parents se rassurent, les amis alertés s’enquièrent moins souvent des nouvelles. Une espèce d’équilibre s’établit, toujours instable et quiètement menacé. Seule, parfois, une tendresse inquiète s’alarme de la persistance du danger latent et insiste pour un redoublement de surveillance. La victime elle-même, calmant ses effrois, se reprend à vivre et à espérer le relâchement de ses strictes disciplines…

Jusqu’au jour où une nouvelle crise survient, douloureuse, amoindrissante ou définitive.
Accoutumance au mal, au péril, pour les siens et pour soi-même… insidieuse pesanteur qui nous porte inconsciemment vers le calme…

Il en est de même – hélas ! – pour les malaises sociaux, les plus virulents, les plus injustes, les plus criminels. Voyez ce qui s’est passé lors du déchaînement d’antisémitisme hitlérien – la plus honteuse des fièvres et des folies.

Elle a secoué le monde par sa première violence, la pitié nous a envahis, la révolte… Des gestes de solidarité s’accomplirent, des organisations s’esquissèrent – calmants temporaires, cures qui n’en sont pas.

Et puis, le mal a persisté. Les uns se sont lassés de donner, les autres s’accoutumèrent à souffrir ; où ils se réfugiaient dans des havres précaires où ils s’accommodèrent sur place d’une existence amoindrie et incertain. Tout se « tassait », comme on dit.

L’actualité n’est bientôt qu’un état de fait nouveau, l’effet de surprise est passé. C’est « toujours pareil », donc c’est tolérable.
Personne ne dit plus rien.

(…) La crise se réveille en Allemagne. Ou plutôt ce n’est plus une crise, c’est un état morbide chronique. Mais parce qu’il est chronique, est-il devenu moins alarmant ? Reste-t-il moins révoltant ? Mais non. Bien au contraire.

Allons-nous sombrer une fois encore dans l’égoïste accoutumance où se réfugie notre tranquillité ? Il faut agir, agir sans cesse, crier sans cesse, intervenir sans cesse, non seulement pour consoler les victimes par une protestation de principe ou une sympathie berceuse, mais pour les aider efficacement, non à supporter l’injustice, mais à la supprimer.

Les hommes et les femmes de la LICA, Juifs ou non, ne s’accoutument pas à savoir que des hommes sont brimés en raison de leur race, qu’ils sont et peuvent légalement être (à l’abri de fausses théories scientifico-politiques) traités comme des pestiférés, des criminels ou des sous-hommes, que leurs foyers sont inquiétés, leurs boutiques consignées, quand ce n’est pas pillées, qu’ils n’ont pas le droit de circuler en citoyens paisibles dans la ville où s’exerçait depuis longtemps leur pacifique négoce, de marcher tranquillement sur les trottoirs sans être insultés ou menacés dans leur vie.

(…) La prohibition qui frappe des enfants quels qu’ils soient m’atteint. L’insulte à des inconnus, en raison de leur race, me fait sentir ce que ce serait si on me reprochait mes parents.

Ce genre d’imagination n’est pas du lyrisme ; c’est la réaction naturelle d’une sensibilité humaine qui ne s’endort pas, qui ne s’engourdira jamais.

Protestez contre l’accoutumance à la pensée des injustices étrangères ; réclamez les droits du petit d’homme partout et quelle que soit la souche humaine d’où il sort ! Dans toutes vos villégiatures, sur les plages, dans les hôtels, les petits bourgs tranquilles ou les villages, alertez l’opinion, groupez vos amies, venez à nous !

(…) Aidez-nous à grossir ce mouvement que nous avons suscité en faveur de l’assainissement total du corps social et de l’équilibre définitif des droits humains !

Il ne doit pas y avoir de vacances de l’action puisqu’il n’y a pas de vacances de l’injustice. »

Agissons ensemble !

Le DDV, revue universaliste

"Droit d’asile : principes et urgences" - n°687 - Été 2022 – 108 pages

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