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1 jour, 1 texte #63 : Gérard Rosenthal, « Au Siam, les sionistes ! », Le Droit de Vivre, juillet 1970

Né le 11 décembre 1903, Gérard Rosenthal se passionne dans sa jeunesse pour le mouvement surréaliste. Il fonde et dirige la revue L’œuf dur, de 1921 à 1924. Étudiant en droit, il participe à La Révolution surréaliste aux côtés de Pierre Naville, puis à la création de Clarté. Il adhère au Parti communiste en 1927 avant d’en être exclu l’année suivante. Proche de Léon Trotski, il en devient le conseiller juridique. Dans les années 1930, il est l’un des animateurs de la Ligue communiste et participe à la création du Parti ouvrier internationaliste. Antifasciste, anticolonialiste, il est membre de la « Ligue de défense de la race nègre. »

Sous l’Occupation, Gérard Rosenthal s’engage dans la Résistance. Son frère Claude, avocat comme lui et proche, dans l’avant-guerre, de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), disparaît en déportation.

Ayant rejoint le parti socialiste SFIO à la Libération, Rosenthal est un cadre actif de la LICA, de l’immédiat cette époque jusqu’aux années 1970. Président de la Fédération de la Seine, membre du comité central, il collabore régulièrement au Droit de Vivre, où il publie des textes politiques et des chroniques littéraires. Antistalinien, fustigeant depuis les années 1930 les procès de Moscou, il s’engage aux côtés de David Rousset, dénonciateur du système concentrationnaire soviétique.

Dans ce texte, publié dans Le Droit de Vivre en juillet 1970, il désigne les habits neufs de l’antisémitisme sous la forme de l’antisionisme.

« Après les hécatombes hitlériennes, on a pu croire que les horreurs et les cruautés du génocide interdiraient – au moins pour un temps – tout recours à l’antisémitisme. Le poids du crime avait été trop lourd et trop infâmant. Le barrage de la honte paraissait difficile à franchir.

Il n’a pas fallu longtemps pour voir réapparaître l’antisémitisme, même s’il a recyclé son vocabulaire. C’est la fortune nouvelle des « Protocoles des Sages de Sion ». C’est l’antisémitisme dont Jean-Paul Sartre écrivait qu’il n’ose plus dire son nom. Il le maquille.

Dès l’époque de l’affaire Slansky et des procès de Prague, en 1952, les accusés – immédiats et lointains – étaient qualifiés de sionistes : « Tito est Juif ; et non seulement Pijade mais Rankovitch aussi : ce sont des sionistes fascistes ». Quelques mois plus tard, à Moscou, le procès des blouses blanches s’engageait contre les médecins « sionistes » accusés d’empoisonner les dirigeants du Kremlin et que la mort de Staline sauva seule du supplice.

Contre les Juifs ou contre les « sionistes », l’attaque est désormais à nouveau explicite. A Athènes, au pays des colonels, la rédaction du Quatre Août » flétrit « la malfaisance du judaïsme internationale dont MM. Pompidou et Poher sont les instruments ». A Moscou, l’agence de presse officielle Novosti publie des extraits du nouvel « Attention ! Sionisme » d’Ivanov qui accuse la famille Rothschild, « sionistes multi-millionnaires », de financer « le militarisme israélien et les contre-révolutionnaires tchécoslovaques ».

Plus clairement que jamais, il s’avère que l’antisémitisme contemporain est bien moins l’expression arriérée et regrettable d’un sentiment spontané et archaïque émanant des profondeurs de la population que le produit d’une exploitation systématique et organisée par le pouvoir ou les factions, faisant appel – et pas toujours avec succès – au réveil des vieux démons.

Cela fut clair pour les seuls soixante mille survivants des massacres de Pologne dont douze mille ont dû encore se résoudre à fuir un pays pour les libertés duquel ils avaient combattu et à trouver asile dans l’hospitalier Danemark. Le cri sourd et aveugle qui les avait chassés a été parfois « Au Siam, les sionistes ! » qui représentait tout ce que les imbéciles avaient compris.

À Paris, le dirigeant d’ « Ordre Nouveau » se retire devant les imputations de fascisme et d’antisémitisme dirigées contre son mouvement. Cette fumée révèle l’existence du feu.

Mais le péril serait encore plus grave dans la « gauche » dont l’antisémitisme serait un véritable crime contre nature. Les organisations qui accordent leur soutien, en fait inconditionnel aux revendications arabes, – organisations de la gauche socialiste, groupements de la jeunesse gauchiste, et même certaines formations palestiniennes – adoptent de temps à autre des résolutions condamnant l’antisémitisme. Elles agissent ainsi soit pour se mettre en règle avec leur conscience soit pour le bénéfice de leur action. Mais l’ablution lustrale des résolutions ne suffit pas – ni là-bas, ni ici – à assurer le désengagement réciproque et difficile de l’antisémitisme ni de « l’antisionisme ».

Aussi bien, la recherche, difficile mais nécessaire d’une paix juste et durable qui assure le progrès aux populations du Proche-Orient, et la vigilance implacable contre tout réveil de l’antisémitisme, imposent à tous la condamnation franche et ouverte du racisme sous tous les oripeaux dont il se couvre. »

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