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1 jour, 1 texte. Numéro 54 : Edith Thomas, « Contre l’oubli », Le Droit de Vivre, février 1965

Édith Thomas (1909-1970) est une romancière, journaliste, archiviste et historienne française. Diplômée de l’École des Chartes, archiviste paléographe, elle obtient le Prix du premier roman en 1933 pour La Mort de Marie, un ouvrage qu’elle a écrit pendant une longue période d’immobilité, alors qu’elle était frappée d’une tuberculose osseuse. Compagnon de route du Parti communiste, antifasciste, elle devient anticolonialiste à la suite d’un voyage en Algérie. Elle collabore un temps au quotidien communiste Ce Soir et réalise des reportages pour diverses revues, notamment sur la guerre d’Espagne, au côté des Républicains

Sous l’Occupation, elle participe à la résistance communiste. Elle contribue à la parution des Lettres françaises, écrit dans divers titres clandestins et joue un rôle essentiel dans la formation du Comité national des écrivains (CNE), avec Jean Paulhan et Claude Morgan.

Dans l’après-guerre, elle est conservateur aux Archives nationales. Elle quitte le Parti communiste en 1949, après l’excommunication de Tito par Staline. Elle suit avec intérêt l’expérience yougoslave et devient vice-présidente de l’association France-Yougoslavie. Elle garda toujours l’espoir d’un communisme rénové.

Pionnière de l’histoire des femmes, Édith Thomas rédigea des biographies (Pauline Roland, Georges Sand, Louise Michel…) et fut l’auteur d’une anthologie historique de textes écrits par des femmes de lettres, L’Humanisme féminin, qui ne fut cependant pas publié.

Le texte ci-dessous paru dans Le Droit de Vivre, en février 1965. Édith Thomas analyse ce qui fait à ces yeux la spécificité du génocide des juifs et condamne toutes formes d’oubli à l’égard de ce crime.

« Il aura été accordé à notre génération le privilège d’avoir assisté à l’un des crimes les plus monstrueux qu’ait jamais perpétrés l’humanité : l’organisation méthodique de la destruction de millions d’hommes par l’hitlérisme ne peut être comparée à riend’autre jusqu’ici (et pourtant l’histoire de l’humanité est assez riche en ce domaine). Mais les massacres, accomplis au cours dessiècles, au nom d’un dieu, ou d’un peuple, ou d’un Etat, étaient le plus souvent marqués du signe de la fureur. Les pendaisons, les viols, les incendies, les massacres, accompagnaient la marche de soudards vainqueurs, ou étaient l’acte de quelques sadiques investis, un moment, de la toute puissance (Et qu’on ne croit pas que je les justifie).

Mais ici, nous avons affaire à tout autre chose, à quelque chose de tout à fait nouveau. Il s’agissait, pour les nazis, de mettre la science, la méthode et l’administration au service de la destruction systématique des hommes, d’organiser méthodiquement la sociologie du Mal (et il s’agit ici du Mal dans toute sa dimension métaphysique).

De hauts fonctionnaires, de grands médecins, des soldats bien disciplinés, de bons citoyens, qui ne faisaient qu’obéir aux ordres de leurs supérieurs, y ont collaboré en toute bonne conscience. Et nous voyons assez, dans les procès qu’on leur a faits, jusqu’où, pouvait aller le sentiment de leur bonne foi et de leur innocence. Ils n’en revenaient pas, ces braves gens, ces bonnes gens, qu’on pût leur reprocher de n’avoir pas su désobéir. Car c’est, au fond, de cela qu’il s’agit et pourquoi cela nous concerne tous.

Il est de mode, aujourd’hui, de vouloir nous faire croire que la résistance et la collaboration n’ont été que deux attitudes politiques équivalentes, que l’on peut les renvoyer dos à dos, qu’il y a eu des crimes commis des deux côtés et, qu’après tout, la collaboration et la résistance pouvaient n’être que des habiletés historiques : l’histoire, comme chacun sait, étant matière à révision continuelle.

Ce sont là des sophismes et qu’il est bon de crever, et de crever indéfiniment, car sans cesse les amis des nazis et les nazis eux-mêmes regonflent leurs baudruches. Ils trouvent des alliés jusque chez certains résistants honteux, comme s’ils croyaient vraiment qu’ils ont à s’excuser de quelque chose. Et, parfois aussi, chez d’autres qui craignent de passer, aux yeux des générations nouvelles, pour « d’anciens combattants » un peu raseurs, qui ratiocinent en vain sur leur jeunesse révolue.

Il faut parler net : si l’engagement dans la Résistance fut très souvent le réflexe élémentaire de ceux qui ne pouvaient accepter la défaite de leur pays, il fut aussi pour beaucoup le refus conscient, total, absolu, d’une idéologie basée sur le mépris de l’homme et qui pouvait aller, comme nous l’avons appris depuis, jusqu’aux chambres à gaz et aux fours crématoires, où s’envolèrent en fumée des millions et des millions d’hommes, froidement, systématiquement, administrativement.

Cette utilisation de la raison, de la science et de l’administration au service d’une société basée sur le mépris et la violence, c’est cela que nous ne pouvions admettre. Nous ne l’admettons pas davantage vingt ans plus tard. Nous ne le pardonnons pas. Car nous n’avons aucun droit de pardonner au nom de ces millions d’hommes, de femmes, d’enfants transformés en fumée. Nous n’avons pas le droit non plus de l’oublier pour l’avenir : ce serait permettre un jour, sous je ne sais quel prétexte, au nom de je ne sais quelle idéologie (et Dieu sait si elles peuvent être insidieuses et subtiles) de voir se renouveler, se réorganiser un système analogue, où des crimes collectifs seraient perpétrés en toute bonne conscience par de bons citoyens.

(…) Il ne s’agit pas de vengeance. Il ne s’agit pas de châtiment. Il ne s’agit pas d’expiation. Il ne s’agit même pas de justice. Il s’agit d’une mesure prophylactique pour préserver l’avenir de ce monde, si ce monde peut encore être sauvé. »

Agissons ensemble !

Le DDV, revue universaliste

"Droit d’asile : principes et urgences" - n°687 - Été 2022 – 108 pages

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