1 jour, 1 texte. Numéro 60 / Bernard Lecache, « Je refuse de me taire », Le Droit de Vivre, 21 août 1937

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Bernard Lecache est né à Paris le 16 août 1895 de parents juifs originaires d’Ukraine (alors province de Russie). Il fait ses débuts de journaliste en tant que courriériste théâtrale, avant de rédiger des articles politiques. Séduit par la Révolution bolchevique, il adhère à la Section française de l’Internationale communiste à sa création (décembre 1920). Après son exclusion du Parti communiste en 1923, il rejoint le parti socialiste SFIO. Journaliste à Paris-Soir et au Quotidien, il enquête en 1926 sur les pogromes d’Ukraine, commis pendant la guerre d’indépendance (1918-1920) et publie Au pays des pogromes : quand Israël meurt (1927). Il couvre la même année le procès de Samuel Schwartzbard, meurtrier de Simon Petlioura, ancien chef du gouvernement ukrainien. Il fonde au lendemain de l’acquittement de Schwartzbard la Ligue internationale contre les pogromes, qui devient la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA). Il la préside jusqu’à sa mort. Antifasciste, interné dans les camps de l’Algérie pendant la Seconde Guerre mondiale, il conjugue sa vie durant ses activités journalistiques et la cause antiraciste, qu’il contribue à façonner. Bernard Lecache est mort le 14 août 1968, à Cannes.

Dans cet article publié le 21 août 1937 dans Le Droit de Vivre, il décrit une scène vécue dans un restaurant à l’été 1937. Alors que déjeune près de lui une famille lyonnaise, il entend le père de famille raconter qu’il a croisé sur la plage, le matin, une « bande de youpins gras », ce à quoi le fils répond : « Cette race est bien envahissante. » Le militant antiraciste analyse le poids de l’injure et l’acte de rébellion, qui libère celle ou celui qui a une « origine marquée ».

« Il ne savait pas qu’il atteignait en moi une douleur secrète, profonde, durable, difficilement explicable pour qui n’est point d’une origine marquée. Ou, s’il le savait, c’est qu’il était encore plus ridicule que je ne l’imaginais, plus vil que je ne le crains.

– Que vous avez donc une sensibilité excessive ! dit-on aux Juifs, aux hommes de couleur, à ceux de ma sorte. Le moindre mot vous met en transes, la moindre appréciation vous paraît sacrilège, et si même, vous détestiez, pour leur comportement, ces youpins gras, inconnus de vous, il vous faut les défendre.

– Etes-vous gras ? Vous êtes maigre. Etes-vous youpin ? Vous êtes Juif. Encore le voulez-vous bien ! Et cet accident, heureux ou malheureux de votre naissance, vous ne cessez d’en faire vous-même un drame qui nourrit votre vie. Parce qu’un jour, un homme s’acharne sur des « youpins gras », vous voilà bouleversé. C’est à croire que vous êtes différent de nous, ou que vous tenez à l’être. Laissez dire ! Quand on vous attaquera vous ne serez pas le dernier à riposter.

Va-t-il falloir, par-dessus le marché, que je m’excuse ? « Pardon, Lyonnais, de m’avoir offensé ! » Mais je me moque de ce voisin d’une heure comme de ma première dent, encore plus de ce qu’il pense. Ce n’est pas l’homme, ici, qui me trouble, mais l’échantillon d’une collection de bougres fabriqués à la grosse.

M. Tartempion, descendu de sa colline de Fourvière pour visiter les côtes méditerranéennes, ne joue point de rôle dans l’affaire. Du moins, il n’en joue que dans la mesure où il reflète l’opinion, les préjugés, la sottise de ses coreligionnaires politiques

On ne peut pas être aimé par tout le monde, c’est entendu. Ce que voudraient, une bonne fois pour toutes, les juifs, les hommes de couleur, les antiracistes, c’est d’être lucidement détestés ou lucidement aimés.

Non point par instinct, non point parce que c’est la mode ou parce que ça sert une doctrine. Non point parce qu’ils ont la peau noire, jaune, le cheveu frisé, parce qu’ils sont circoncis ou qu’ils suivent un rituel particulier.

Ils voudraient être traités comme le sont les autres hommes, à qui l’on ne vient pas demander de certificat de baptême pour les poindre ou pour les oindre.

Notre sensibilité, craignez qu’elle ne nous quitte, alors que, peut-être, c’est le meilleur et le plus pur de nous-mêmes que nous révélons quand nous dressons contre la bêtise nos colères et nos révoltes !

Nous ne cultivons pas le délit de la différence. Notre espoir, notre vœu, c’est de ne plus ressentir ce choc intérieur, cette vibration, ce que d’aucuns appellent le serrement de cœur lorsque s’exprime impunément la haine.

Que des « youpins gras » en soient les inconscientes victimes, peu nous chaut !

Possible qu’ils nous eussent déplu, que leur comportement nous eût heurtés. Possible qu’ils soient, ceux-là qui passent, des êtres incomplets, grotesques, mal foutus, mal embouchés.

Mais quand aux « youpins gras », on accole la « race envahissante », et que, de cette race, j’en suis ; quand je vois étalés autour d’une table des français dont j’aurai peut-être à panser la blessure le jour où, youpin maigre, je porterai, une fois de plus, l’uniforme du poilu ; quand je les entends, dans leur candeur suffisante, établir eux-mêmes la différence  qui nous doit séparer ; quand je me dis que rien n’y fera, ni les comédies (car en fin de compte ce sont de sinistres comédies que ces tragédies-là) de l’Union Sacrée, ni l’adhésion totale à la culture et l’amour du pays ; quand je me vois fauché dans mon élan d’amour, privé du don que je veux faire – et que j’ai fait mille fois déjà – de mon corps et de mon cœur ; quand je vois que l’origine reste à ce point marquée, qu’elle est comme les tâches de sang de Macbeth, indélébile, je refuse le silence.

L’homme qui s’est tu, l’homme qui n’a pas fait son simple et beau devoir de riposte, l’homme qui ne s’est pas réalisé dans la riposte à l’outrage, n’est pas celui que je peux estimer et soutenir.

Pour ne pas avoir à me dire que ce n’était pas la peine d’avoir franchi les portes du ghetto, je deviens l’homme de la bagarre. Les coups sont bons à prendre puisqu’ils sauvent la seule chose qui vaille d’être sauvée : l’honneur qu’on se fait de gagner son titre d’homme.

Et si je te rencontre, Juif, « nègre », musulman, toi qui t’en vas portant sur toi ta « différence », et si j’entends ton cri, ta rébellion devant l’injure, alors je te salue, comme un frère, car tu marches vers ta libération. »

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