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1 jour, 1 texte. Numéro 62. Roger Ikor, « Contre le racisme, la démocratie est souveraine », Le Droit de Vivre, avril 1966

Roger Ikor (1912-1986) est un écrivain français. Il est l’auteur du livre Les Eaux mêles, paru en 1955 et récompensé du prix Goncourt. Avec La Greffe du printemps, sorti la même année, l’ouvrage forme un diptyque intitulé Les Fils d’Avrom, qui raconte l’histoire, sur trois générations, d’une famille juive, originaire de Russie, installée à Paris. L’écrivain se rapproche de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) à partir de 1956. Il intègre son comité central en 1957 et donne des articles au Droit de Vivre, régulièrement à partir des années 1970. Dans le texte qui suit, publié en avril 1964, Roger Ikor suggère aux antiracistes de procéder avec nuance, en évitant de tenir le « raciste » pour « une sorte de monstre à exclure de l’humanité ».

« Ce qui rend si difficile notre combat, c’est le caractère protéiforme de l’ennemi. Un jour loup enragé, il est le lendemain agneau bêlant, savant docteur à lunettes d’or, commis voyageur hilare ou commère éplorée sur le pas de sa porte. Tantôt, il mord, tantôt, il sourit, se plaint, prophétise, vocifère et soudain se met à tenir des propos pleins de raison et de bon sens, voire à prononcer de sentencieux aphorismes.Avez-vous passé la muselière à un fauve bavant ? Vous vous apercevez que vous êtes en train de martyriser un enfant innocent. Pis : c’est vous qui êtes devenu le fauve.À vrai dire, le combat antiraciste n’est un combat que dans les moments de crise. Le reste du temps, il est, ou devrait être un prêche, un apostolat, voire une simple vigilance. Encore cette vigilance gagne-t-elle à se camoufler sous les apparences de la plus belle sérénité. Car, à se montrer trop chatouilleux, on se fait aisément traiter d’obsédé, de malade. Oui : quand nous ne mesurons pas exactement notre réaction à l’ennemi, quand par exemple nous répliquons avec excès de violence à ce qui peut passer pour une plaisanterie anodine, nous suscitons dans le public une surprise bientôt malveillante. Un pas de plus et nous voici accusés d’inventer nous-mêmes le mal, d’être nous-mêmes les coupables. Un autre pas et le racisme va prétendre trouver sa justification dans notre perversité. Je veux dire que, dans les périodes de calme, une anxiété trop visible peut suffire à éveiller la Bête.

Il me semble que notre action n’a de chance d’être efficace que si elle fait preuve d’une extrême souplesse, si elle sait se montrer aussi changeante que l’ennemi et s’adapter instantanément à ses métamorphoses. Face au fauve il ne sert de rien de discuter ou d’ironiser : les fauves se matent à coups de fouet. Mais user du fouet à l’égard de la commère éplorée, c’est la rendre folle furieuse. Je crois que la première règle de l’antiraciste (et pas seulement de l’antiraciste d’ailleurs) c’est de « raison garder » ; et cela d’autant plus fermement que le racisme est le contraire de la raison, est une des manifestations les plus typiques des forces irrationnelles qui nous hantent. La pire des erreurs, peut-être, serait de considérer le raciste comme un être à part, une sorte de monstre à exclure de l’humanité. Je parler ici de notre pays : sauf pour une poignée d’hommes qui abordent ouvertement et consciemment l’étiquette, le racisme ne représente pas une pensée calculée que l’un accepterait pendant que l’autre la rejette ; il ne représente même pas une maladie dont les uns seraient atteints et les autres exempts. Le racisme, nous le portons tous en nous ; la seule différence, c’est que les uns s’y abandonnent ou simplement ne le surveillent pas, et que les autres, au contraire, le répriment.(…)Lutter contre le racisme, c’est aussi lutter contre le nationalisme et pour la démocratie.C’est lutter, en substance, pour la confiance en l’homme. Car, finalement, si le racisme est ce fléau que nous connaissons, s’il est le fléau des temps modernes, c’est parce qu’il a cessé d’être « embryonnaire ». Il n’y a racisme vraiment redoutable que quand, changeant de dimensions, il quitte les profondeurs de l’être individuel pour se faire panique collective. Dès le départ, il est une peur dans la mesure où toute apologie d’une société « close » a une peur de l’individu devant le vaste monde ouvert. Mais lorsque c’est la société tout entière qui prend peur, comme en Afrique du Sud, alors on a affaire à un phénomène irrépressible, sinon par la force.


Le véritable problème antiraciste, c’est donc de maintenir ou de refouler le racisme dans les profondeurs de l’individu, où les réactions morales ordinaires reprennent puissance.En somme, et tout bêtement, il s’agit de tuer la peur, de rassurer : de donner confiance aux gens.
En cela aussi la démocratie est souveraine. »

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