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1 jour, 1 texte. Numéro 72 / Richard Wright, « Une guerre raciale quotidienne », Le Droit de Vivre, mai 1951

Né en 1908, Richard Wright est un écrivain et un journaliste américain qui a grandi à Jackson (Mississippi). Il est l’auteur de Native Son, publié en 1940, qui décrit les préjugés raciaux en racontant la vie d’un jeune homme vivant dans un quartier pauvre de Chicago. L’ouvrage rencontre un immense succès auprès du public et de la critique. En 1945, paraît Black Boy, un roman où l’auteur raconte sa propre jeunesse dans le Sud. Ses ouvrages parus par la suite reprennent des thèmes proches, comme Écoute, homme blanc (1957) ou encore Le Long Rêve (1958).

En 1946, Richard Wright rejoint la France avec sa femme et sa fille. Il fréquente Albert Camus et Jean-Paul Sartre, manifeste de l’intérêt pour l’existentialisme, qui inspirera Le Transfuge (1953). En 1947, il prend la nationalité française et s’engage en faveur de l’indépendance des peuples coloniaux. Il dénonce aussi la ségrégation dans son pays d’origine. En 1955, il participe à la conférence de Bandung au sujet de laquelle il rédige un rapport intitulé Le rideau de couleur. Il prend parti pour l’indépendance de l’Algérie. Il meurt d’une crise cardiaque en 1960.

En 1949, Richard Wright entre au comité d’honneur de la LICA. Dans cet article publié en mai 1951 dans Le Droit de Vivre, l’écrivain réagit à l’exécution de Willie McGee à Laurel (Mississippi), pour le « viol » d’une femme blanche. Il décrit très précisément dans cet article ce qu’est le « racisme d’État » et souligne l’importance des protestations émises par l’opinion publique, à travers le monde, contre l’injustice criminel d’un tel système.

« Depuis que l’État du Mississippi a exécuté Willie McGee, beaucoup d’Européens sous le poids d’un sentiment d’intime détresse, m’ont demandé : « Pourquoi l’Amérique n’a-t-elle pas épargné la vie de McGee et calmé ainsi le sentiment de la justice démocratique ? » Et d’autres : « Notre agitation ici, en Europe, a-t-elle aidé McGee ou lui a-t-elle nui ? »

Ces questions m’ont semblé sincères. L’Europe s’étonne et s’alarme. Mais, d’abord, il s’agit de mettre au point la question de la culpabilité de McGee.
La presse noire d’Amérique affirme que McGee connaissait la femme blanche en question depuis quatre ans et la connaissait intimement. Le mari, un commis-voyageur, rentra un jour à la maison à l’improviste et les surprit, d’où l’inculpation de viol. Mais, derrière ce simple incident, se cache un problème d’une importance capitale : l’affaire McGee est au sommet d’une pyramide dont la base repose sur l’économie des plantations du Sud. L’affaire McGee ne peut être comprise si on l’envisage isolément : il faut tenir compte de tout le complexe socialo-politique qui lui sert de fond.

L’affaire McGee est survenue dans le plus arriéré des 48 États d’Amérique, l’État du Mississippi, dont le standard, du point de vue sanitaire, scolaire, culturel et social, est plus bas que celui que l’on pourrait trouver aujourd’hui dans n’importe quelle partie de l’Europe. L’analphabétisme est très répandu aussi bien parmi les Noirs que les Blancs. Depuis la guerre de Sécession, il n’y a pratiquement pas eu d’industrialisation pour atténuer les brutales relations de maître à esclaves, et la domination des Blancs sur les Noirs y est complète et non mitigée. Il faut également rappeler que les Noirs du Mississippi sont plus nombreux que les Blancs, fait qui porte les relations raciales à une tension qui frise journellement la violence.

Étant en minorité, les Blancs sont résolus à garder les rênes du pouvoir constitués par la police, la garde nationale de l’État, la presse, la radio, l’Église, la banque, les plantations, l’industrie et le système scolaire. Toute la structure sociale de l’État du Mississippi est édifiée de façon à permettre aux seuls Blancs de s’exprimer.

Comment cela est-il possible ? Les Noirs acceptent-ils cet état de choses ? Non. Par conséquent, une sorte de guerre raciale fait rage journellement sur chaque plan de la vie parmi les gens qui vivent côte à côte, en voisins. Pour comprendre l’affaire McGee, il faut d’abord se rendre compte de cette proximité des deux races qui se heurtent en une lutte journalière. Elles se coudoient dans la rue à chaque heure : les femmes noires soignent les enfants et cuisinent dans les maisons des Blancs ; les hommes noirs travaillent dans les fermes et les usines des patrons blancs. Pour les choses essentielles de la vie quotidienne, les races sont mélangées ; pour les choses relatives au pouvoir politique et à la structure sociale, les Blancs ont un monopole total. Mais ce monopole n’est maintenu qu’au prix d’une tension infernale qui imprègne toute la vie journalière du Mississippi ; ce monopole se manifeste officiellement par tout un code de lois raciales absolument strictes et auxquelles tous les Noirs doivent obéir, lois qui prescrivent quelles sont les écoles que les Noirs peuvent fréquenter, dans quelles régions ils peuvent habiter et à quels emplois ils peuvent prétendre, etc.

Mais ces lois ne suffiraient pas, à elles seules, à écarter du pouvoir la majorité noire : il faut encore que chaque Blanc de la communauté prenne sur lui d’assumer le rôle d’un policier racial. La moindre infraction au code racial de la part d’un Noir comme, par exemple, boire de l’eau d’une fontaine réservée aux Blancs, oublier de dire « Sir » à un Blanc, refuser de s’asseoir dans la partie racialement réservée d’un autobus, d’un autocar ou d’un train, entrer par la porte principale et non par la porte de service dans la maison d’un Blanc – chacune de ces actions attire immédiatement des représailles, des injures ou des coups de la part des Blancs.

Bien entendu, ces méthodes individuelles de la répression raciale de la part des Blancs s’avèrent insuffisantes à la longue. Des mesures plus énergiques s’imposent. Avant la deuxième guerre mondiale, ces mesures étaient simples et fort répandues. Lorsque la population noire devenait par trop « intraitable », des foules de blancs se formaient, enlevaient un Noir de sa maison, l’accusaient de viol, le plongeaient dans un goudron fondu, le roulaient dans des plumes puis l’arrosaient de benzine et le brûlaient vif. Cet acte brutal avait toujours lieu en public avec une mise en scène dramatique, et pour terminer on traînait le corps carbonisé du Noir à travers les rues des quartiers réservés aux Noirs. Le but de tout cela était de semer la terreur parmi les Noirs numériquement supérieurs. Bref, l’assassinat collectif d’un Noir devait servir d’avertissement à des millions d’autres Noirs.

Après la deuxième guerre mondiale, le rôle assumé par l’Amérique sur la scène internationale et la longue lutte menée aux États-Unis par les forces progressives rendit onéreux et difficile même pour l’État arriéré du Mississippi de continuer ces pratiques barbares et illégales. Par conséquent, ce que l’on faisait auparavant en dehors de la loi doit se faire aujourd’hui sous le couvert de la loi. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, ce passage du lynchage illégal au lynchage légal constitue un pas en avant dans le domaine de la moralité du fait qu’il permet de faire juger par le tribunal de l’opinion publique les actes des Blancs du Mississippi. Auparavant, les fonctionnaires du Mississippi pouvaient prétendre, lorsqu’un Noir était lynché, qu’une foule déchaînée l’avait fait au mépris de la loi ; aujourd’hui, ils doivent essayer de défendre le lynchage légal pour lequel il n’y a pas de défense possible ni sur le plan moral ni sur le plan intellectuel.

L’assassinat de McGee dans l’État du Mississippi fut un acte symbolique de la part des Blancs contre les Noirs. Mais l’État du Mississippi n’avait pas prévu que l’assassinat de McGee coûterait si cher en perte de prestige, aussi bien sur le plan local que national ; les responsables furent stupéfaits et fort embarrassés lorsque toutes les conséquences de leurs actes retombèrent sur eux, et portèrent préjudice à leur gouvernement aux yeux du monde. Les Blancs du Mississippi avaient comme alternative d’épargner la vie de McGee ou de le tuer. Épargner sa vie aurait été l’équivalent de l’aveu qu’ils étaient dans leur tort ; cela leur aurait fait perdre la face vis-à-vis des masses noires mécontentes. Ils savaient toutefois que s’ils tuaient McGee ils apparaîtraient comme inhumains et barbares aux yeux du monde. Mais comme les pressions locales eurent plus de poids que le prestige de leur gouvernement national, les Blancs du Mississippi, exaspérés, effrayés, irrités, ont mis à exécution la condamnation à mort prononcée contre Willie McGee.

Il ne faut pas croire un seul instant que les multiples protestations en faveur de McGee n’ont eu d’effets positifs. Elles en ont certainement eu. Aujourd’hui, les Blancs du Mississippi vont hésiter à deux fois et bien peser les choses avant de s’embarquer dans un autre lynchage légal. Ils se rendent compte que l’opinion mondiale est définitivement contre eux et leur code racial criminel. Bien entendu, ayant en leur possession les armes et toute la machine administrative, ils peuvent demain enlever furtivement de sa maison un autre Willie McGee et l’assassiner sans bruit pour abandonner ensuite son corps dans quelque étang solitaire, mais ils seront moins disposés à se vanter de cet acte cruel et inhumain.

Oui, la lutte pour sauver McGee s’est traduite par une victoire morale. Les hommes qui l’ont tué se sont vus condamnés par le tribunal de l’opinion mondiale et le préjudice causé à l’Amérique par cette affaire dans le domaine international a été si grand que cela a amené plusieurs hauts fonctionnaires américains à méditer sur la folie des préjugés raciaux. »

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