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1 jour, 1 texte. Numéro 73 / Daniel Mayer, « Amnistie… pour la France », Le Droit de Vivre, mai 1952

L’engagement politique de Daniel Mayer (1909-1996) débute avec l’affaire Sacco et Vanzetti, exécutés en 1927, et son adhésion à la Ligue des droits de l’Homme. Mayer milite au parti socialiste SFIO et devient rédacteur au Populaire. Entré tôt en Résistance sous l’Occupation, il fonde en mars 1941 le Comité d’action socialiste (CAS) avec Suzanne Buisson. L’organe du CAS, Socialisme et Liberté, devient en mai 1942 Le Populaire clandestin. Secrétaire général de la SFIO (1943-1946), il représente ce parti au Conseil national de la Résistance et participe à la Libération de Paris.

Membre des deux Assemblées constituantes (1945-1946), Daniel Mayer est député de la Seine (1946-1958) et ministre du Travail et de la Sécurité sociale (1947-1949). Hostile à la guerre d’Algérie, il refuse de voter les pleins pouvoirs au gouvernement et se montre hostile au retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958. Il participe à la fondation du Parti socialiste autonome (PSA), qui devient le Parti socialiste unifié (PSU) en 1960.

Il préside la Ligue des droits de l’Homme de 1958 à 1975, puis la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (1977-1983). Il présidera enfin le Conseil constitutionnel de 1983 à 1986.

Engagé dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, Daniel Mayer participe aux activités de la LICA tout au long de l’après-guerre et publie régulièrement des tribunes dans Le Droit de Vivre. Le texte suivant paraît en mai 1962 et réagit au non-lieu prononcé à Rennes, en avril 1962, dans l’affaire Maurice Audin. Universitaire français en poste à Alger, membre du Parti communiste algérien et militant de l’indépendance algérienne, ce jeune professeur de mathématiques (né en 1932) a disparu durant la bataille d’Alger (juin 1957) et a été déclaré mort le 21 juin 1957. Ses proches se mobilisent en sa faveur et parviennent à susciter la création d’un comité d’intellectuels, parmi lesquels l’historien Pierre Vidal-Naquet, qui défend la thèse de la torture et de l’assassinat de Maurice Audin par des parachutistes français. Il faudra des années et les aveux du général Aussaresses – diffusés en janvier 2014 –, ayant ordonné son exécution, pour que la vérité soit admise en haut lieu. François Hollande, Président de la République, a reconnu officiellement, en juin 2014, que Maurice Audin était mort en détention. En septembre 2018, Emmanuel Macron a reconnu à son tour les responsabilités de l’État français et de l’armée française dans cet assassinat.

« Le juge de Rennes, chargé d’instruire la plainte déposée par Mme Maurice Audin à la suite de la « disparition » de sonmari consécutive à son arrestation par des militaires lors de la « bataille d’Alger » de 1957, a conclu à un non-lieu.

Je pense que les lecteurs du « droit de vivre » connaissent les grandes lignes de cette bouleversante affaire. Pierre Vidal-Naquet y a consacré une étude [L’Affaire Audin] que les courageuses « Éditions de Minuit » ont éditée. Il y nomme les coupables, tortionnaires et assassins du jeune universitaire.

Et il n’y a guère d’occasions qui n’aient été utilisées par les membres du Comité qui s’est donné pour tâche de faire la lumière et d’obtenir la justice, de crier publiquement les noms de ces officiers indignes : jamais la moindre plainte en diffamation n’a été et pour cause déposée contre l’un d’entre eux.

Il apparaît – encore qu’au moment où j’écris, les attendus du non-lieu soient peu clairs et même, par certains aspects, contradictoires – que l’origine de la décision du Juge d’instruction rennais réside dans le décret d’amnistie du 22 mars dernier [décret portant amnistie des infractions commises au titre de l’insurrection algérienne].

Qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions profondes : les hommes et les femmes qui ont vocation de défendre les droits sacrés de l’individu sont partisans des indulgences les plus larges en faveur des égarements de l’esprit ; ils professent que ce n’est pas avec de la haine que l’on crée les « lendemains qui chantent » souhaités par tous ; leur justice s’orne tout naturellement de charité et, donc, de compréhension et, donc encore, de pardon.

Il n’en demeure pas moins que, si l’amnistie stipule un acte de la puissance publique « qui a pour effet d’empêcher l’application de la loi pénale à un certain nombre de délinquants » (Larousse universel), cela signifie donc que ces délinquants ont été préalablement repérés, voire jugés.

On me répondra : vous confondez avec la grâce ; tandis que celle-ci s’applique à l’individu, l’amnistie s’applique aux faits.

Il ressortirait donc de la volonté du pouvoir d’amnistier la torture s’il entend étendre à ce cas le décret du 22 mars.

Aucun de ceux qui sont attachés au bon renom de la France ne saurait l’accepter : il y va de notre honneur collectif.

Que l’on prenne, après condamnation des principaux coupables, les mesures de clémence de caractère Individuel que souhaitent quelques-uns, on pourra alors, mais alors seulement, en discuter. Je ne serai pas systématiquement du côté des plus intransigeants.

Mais on ne saurait accepter que la torture – résurgence du Moyen Age et souvenir hitlérien – fasse partie des « infractions commises dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigées contre l’insurrection algérienne avant le 20 mars 1962 » et amnistiée sous cette rubrique, puisque tels sont les termes du décret du 22 mars.

La recherche des tortionnaires ne saurait être abandonnée ni dans le cas particulier des assassins de Maurice Audin, ni dans aucun autre cas.

On ne peut, à cet égard, qu’approuver sans réserve les membres du Comité Djamila Boupacha refusant que la libération de la jeune Algérienne signifie l’oubli de ses souffrances et un pardon anonyme pour ses bourreaux. Aucune des Instructions de ces multiples cas ne doit être abandonnée. Les coupables doivent être recherchés, traqués, découverts et punis. L’indulgence ne peut venir qu’après la condamnation publique.

Ce n’est qu’à cette condition que le dossier de la France, si alourdi, hélas ! aux yeux du monde depuis ces dernières années, pourra à son tour connaître devant l’histoire les chances de bénéficier d’une amnistie. »

Agissons ensemble !

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